[Critique] Le Lierre et la Vigne : retour à Intimatopia

Publié le lundi 10 avril 2017 dans Critiques de GN

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Écrit par Lila Clairence et organisé au sein de l’association eXperience, Le Lierre et la Vigne : retour à Intimatopia est un GN atypique et réjouissant.

La présentation qu’en avait publié Electro-GN résume parfaitement le concept : un petit groupe d’artistes se retrouve chaque année pour une semaine de retraite créative et polyamoureuse

Porosité et mise en abîme

Le lierre et la vigne est pensé pour accentuer la porosité entre les personnages et leurs interprètes. C’est un point parfaitement assumé et appuyé par des mécanismes élégants et très efficaces.

On trouve cette porosité dès la création du jeu. En effet Lila, autrice (donc artiste) et polyamoureuse, très au fait de la difficulté de vivre ouvertement ce type de choix de vie, a créé un cadre artificiel et protecteur permettant aux joueurs de vivre pendant quelques heures dans la peau d’artistes polyamoureux ne subissant pas de jugement extérieur. Pour ce faire elle a inventé Peter et Moïra, un couple qui chaque année agit de même en invitant des amis artistes et polyamoureux ou bienveillants sur le sujet à venir se réfugier dans leur maison, La Mare.

J’insiste sur l’artifice car il s’agit d’un GN réaliste : pour les personnages aussi, vivre ouvertement le polyamour est difficile, tout comme trouver le cadre idéal et du temps pour créer.

De plus le GN comme la retraite organisée par Peter et Moïra ont chacun une durée limitée : l’un une journée (de 9h le samedi matin à 1h le dimanche matin), l’autre une semaine. Interprètes et personnages partagent donc une certaine urgence à profiter pleinement de ces instants, même si c’est en se laissant vivre (je reviendrai sur ce point plus tard).

 

Rôles, genre et transparence

Bien que ce ne soit en aucun cas un prérequis, Le lierre et la Vigne a tendance à attirer des joueurs ayant une pratique artistique (même en amateur) ou/et un questionnement sur ce type de relations amoureuses. Les personnages et interprètes ont donc dès le début une forte chance d’avoir une base commune. Chance amplifiée par le fait que chaque joueur a son mot à dire quant au choix de son personnage.

Les fiches sont courtes et surtout transparentes, c’est à dire qu’elles sont toutes envoyées à chaque participant. Outre le style très agréable de Lila, leur force vient de la façon dont les informations sont distribuées entre les personnages : ceux-ci ont été pensés de façon globale, on en apprend parfois plus sur un rôle en lisant les fiches de ses proches.

Cette idée très simple permet d’écrire vite des rôles riches et nuancés, de donner des pistes d’interprétation en se basant aussi sur la façon dont un personnage est perçu par les autres ou encore d’être plus attentif aux autres personnages en créant une forme d’empathie et une dynamique de groupe.

Une fois tous les rôles lus, chacun est invité à indiquer ses préférés, mais aussi ceux qui lui déplaisent. Il est essentiel de ne tenir compte ni du genre du personnage, ni du genre de ses partenaires amoureux, ni de l’art qu’il ou elle pratique puisque ceux-ci seront au final choisis par l’interprète.

Pour donner un exemple : j’avais sélectionné Cole parmi d’autres rôles, il s‘agit d’un homme couchant avec deux femmes (Merah et Eléonor) qui écrit des scenarii de cinéma en dilettante et a un avis très tranché et cynique sur la question et la vie en général. Comme je ne souhaitais pas jouer un homme (ce choix m’était aussi offert si je le désirais) et en revanche j’avais très envie de travailler sur un projet lié au dessin, j’ai joué Cole, genre féminin, débarquant à La Mare avec sous le bras un projet de film d’animation et un avis tranché et cynique sur le sujet et la vie en général. Les interprètes de Merah et Eléonor ayant elles choisi de jouer des femmes, mon personnage à la base hétéro est devenu lesbienne. Mais comme l’orientation sexuelle n’est pas un sujet abordé en jeu, ou du moins pas en tant que ressort dramatique, cela n’a pas eu le moindre impact.

Lors de la session à laquelle j’ai participé, une joueuse a choisi de garder le genre masculin de son personnage et nous étions plusieurs à jouer un genre ne correspondant pas à la fiche de départ (et donc au nom, qui lui restait inchangé). Cela n’a pas posé de problème d’adaptation. Après un tour de présentation avant le début du GN afin de savoir qui jouait qui tout était réglé.

 

Polyamour, sexe, câlins et consentement

Mais qui joue-t-on alors ? 18 personnes se retrouvent cette année à La Mare. Artistes confirmés ou amateurs. Couple fondateur, vieux habitués et petits nouveaux. En matière d’amour aussi il y a une grande diversité puisqu’on trouve aussi bien un trouple exclusif (couple mais à trois, fermé aux autres) que des couples plus traditionnels ou au contraire ouverts, des personnes ayant des histoires d’amour sans attache ou encore en couple dont l’un des membres est asexuel (qui ne souhaite pas avoir de relations sexuelles quoi qu’étant dans une relation amoureuse stable).

Est-ce qu’on couche ? Absolument pas. Ni en jeu à l’aide de règles de simulation de sexe, ni pour de vrai (il ne s’agit pas d’un GN libertin).

L’une des meilleures idées de ce GN c’est de ne jouer que le premier jour d’une retraite d’une semaine, ce qui permet d’évacuer des choses qui ne sont pas des enjeux (= qui ne sont pas les sujets que Lila souhaitait creuser ici). Toute pression est retirée des épaules des personnages, y compris celle de “choper” dans un temps imparti. Évidemment, une retraite artistique polyamoureuse c’est un peu comme une colo pour adultes, à un moment il y aura de l’action…. Simplement pas le premier jour, qui est le moment des retrouvailles, de la découverte, le tout début de quelque chose que l’on ne cherchera pas à tout prix à faire aboutir avant 1 h du matin puisqu’il reste encore 6 jours aux personnages par la suite.

Mais pas de coucherie ne veut pas dire pas de contacts physiques ! Bien qu’il n’y ait pas la moindre obligation, et au contraire des mécanismes mis en place afin d’assurer la protection physique et émotionnelle de chacun, Le Lierre et la Vigne est un jeu particulièrement propice aux câlins, massages, ateliers d’expression corporelle…. Et surtout à la tendresse affichée. Beaucoup de tendresse.

C’est là un point qui peut faire peur et ne conviendra pas à tout le monde : l’idée qu’une bande d’adultes puissent avoir le même rapport aux corps que lorsqu’ils étaient d’innocents petits enfants.

Les câlins à plusieurs, les mains serrées, les tendres bisous…. On trouve cela adorable venant de petits mais perturbant ou du moins ayant une forte implication sexuelle et/ou amoureuse passé la puberté. À la Mare c’est au contraire parfaitement naturel et toujours aussi innocent. Pour autant, rien n’oblige quiconque à avoir des contacts physiques avec ses partenaires de jeu et cela n’est aucunement indispensable pour profiter du GN proposé par Lila. La seule obligation c’est justement celle de respecter sans discuter le choix de ceux qui ne souhaitent pas avoir le moindre contact physique et de systématiquement demander l’autorisation avant de toucher soi-même quelqu’un.

Évidemment les rapports amoureux peuvent influer sur ces contacts physiques, mais ils ne les régentent pas.

La règle de base c’est que chacun doit se sentir parfaitement libre de refuser ce qui le dérange et ce sans avoir à se justifier. Pour que cela fonctionne il faut que tous les participants intègrent rapidement l’idée qu’il ne s’agit pas d’un rejet de l’autre. Il est hors de question de se sentir blessé ou de faire pression sur l’autre de quelque façon que ce soit.

 

Jouer une artiste

Plus que le thème polyamoureux (les relations amoureuses sont jouées donc ne devraient pas poser plus de problème que d’interpréter une jeune fiancée dans un GN romanesque se passant au XVIIIème siècle), c’est la pratique artistique qui peut, je pense, en refroidir certains.

J’ai déjà parlé de la liberté de choix du support artistique, passons au vrai point impressionnant : l’obligation de résultat. Là encore le fait de ne jouer que le premier jour de la retraite suffit à retirer tout stress : chaque personnage peut choisir de passer ou non cette journée à créer, de montrer ou au contraire cacher ce qui sera produit en jeu.

Mieux encore : une autre des règles du Lierre et la Vigne c’est que chacun des participants est parfaitement légitime ! On ne doit donc remettre en question ni son travail propre ni celui des autres. Bien sûr on peut émettre des critiques, on est même encouragé à s’intéresser au travail des autres, du moment que c’est fait de façon constructive et bienveillante.

Il n’y a donc aucun besoin d’être réellement doué dans un art pour participer.

Attention toutefois aux personnes ayant réellement une pratique artistique et qui seraient attirées par l’idée d’un cadre leur permettant de s’y consacrer : je déconseille fortement de se fixer un objectif à atteindre sous peine de passer à côté du reste du jeu, à savoir les rapports humains et surtout le plaisir de se laisser vivre. À moins de pratiquer un art “instantané” (photo, vidéo et prise de son sur le vif) ou d’arriver en ayant répété un bout de spectacle ou déjà écrit/dessiné/peint/etc. une bonne partie du travail, le risque de frustration est énorme…

 

De bonnes idées à piquer

Outre ce dont j’ai déjà causé (les fiches, le fait de ne jouer que le début du séjour…) voici quelques mécanismes qui m’ont tapé dans l’œil. Pour commencer, durant le mois avant le GN Lila nous a envoyé chaque dimanche un mail traitant plus en détail d’un point précis. C’est très malin pour raviver l’intérêt alors qu’on s’est inscrit à ce GN des mois plus tôt, de plus c’était un petit plaisir ponctuel et il était rassurant d’en apprendre davantage sur des points pouvant inquiéter et de constater à quel point l’organisatrice était à l’écoute. L’esprit général des mails en question était léger et très amical, Lila commençant par donner de ses nouvelles comme si nous étions tous de vieux amis, donnant ainsi le ton pour le reste du jeu, à savoir la porosité entre personnage et interprète ainsi que l’idée d’une communauté soudée.

De plus, quelques jours avant le jeu Lila nous a envoyé un résumé du déroulement du GN et des ateliers. C’était appréciable pour ceux qui, comme moi, se posaient des questions sur le cadre mis en place.

J’ai aussi beaucoup apprécié la séparation nette entre les phases du GN. On arrive le vendredi soir, après avoir dîné tous ensemble on passe aux ateliers. Toute cette phase est clairement hors jeu. Chaque chambrée définit si celle-ci est en jeu ou non, en gardant à l’esprit que le GN commence le matin au réveil. Si toute la chambre a choisi de jouer ce réveil elle le fait (il suffit qu’une personne dise non, sans avoir à se justifier, pour que ce ne soit plus une option), sinon les joueuses se contentent de ne pas se parler avant de sortir de la chambre.

Enfin la sortie de jeu est très bien pensée : à 1h du matin maximum tout le monde doit être de retour dans sa chambre car fatigué par cette première journée, et sachant qu’on a de toute façon tout le reste de la semaine pour se voir. Libre à chacun d’aller se coucher avant quand bon lui semble.

Seul bémol à ce sujet, il manquait à mon avis un petit topo sur ce que nous étions autorisés à faire après 1h du matin, puisque le briefing n’a lieu qu’au réveil le dimanche. En effet certaines se sont réellement couchés à 1h alors que d’autres sont ressorties des chambres pour se réunir et bavarder. Comme jusque-là toutes les étapes du GN avaient été menées par Lila, nous ignorions si cela risquait de poser problème que nous commencions à débriefer sans cadre.

Dernière bonne idée pour la route : la gestion des repas était particulièrement adaptée au sujet. Seul le petit-déjeuner était commun. Par la suite les organisatrices ont préparé et servi des repas mais il n’y avait aucune obligation d’y assister, et il y avait toujours moyen de manger quelque chose sur le pouce quand la faim nous poussait en direction de la cuisine. En termes de rythme c’était un réel plus car chacun pouvait se laisser porter par son jeu, le plaisir de l’instant ou la créativité sans être interrompu mal à propos.

 

“Nous n’avons rien à faire, rien que d’être heureux »

Cette phrase est issue de l’hymne du Lierre et la vigne (Le temps est bon, chanson d’Isabelle Pierre) et donne le ton général de ce GN : une maison accueillante, de vieux et de nouveaux amis, des projets artistiques que l’on est libre de laisser de côté un moment, un esprit bienveillant… L’idée ici est de nous faire vivre un moment très doux, comme dans un cocon. Les moments d’inaction ne sont pas une source d’ennui potentiel mais autant d’occasions de réfléchir (à la vie, l’amour, l’art, la recette de la mousse au chocolat vegan de Lila…) ou encore grattouiller trois accords sur un ukulélé qui traîne. D’ailleurs j’en profite : si vous le jouez n’hésitez pas à apporter des instruments de musique, des carnets de chant ou encore vos livres préférés à mettre à disposition, l’ambiance n’en sera que plus riche.

Si je devais lister ce que mon personnage a effectivement accompli en 14 heures de jeu cela semblerait ridiculement peu. Pourtant non seulement je ne me suis pas ennuyée une seconde, mais j’aurai pu continuer ainsi durant quelques heures.

Il faut toutefois faire attention à un éventuel retour de bâton : le bien-être ressenti vient aussi en bonne partie de la bulle de bienveillance mise artificiellement en place, bulle qui éclate forcément à la fin du GN. Si l’on rêve d’être une artiste sans s’en sentir la légitimité ou si on se sent polyamoureuse sans pouvoir agir en conséquence, participer à ce jeu peut être une source de joie sur le coup, mais aussi de frustration au moment de retourner dans le monde réel.

 

Quelques liens

Le Lierre et la Vigne a été joué trois fois au format court (un format long portant le même nom mais légèrement différent est en préparation). Il a déjà donné lieu à plusieurs retours sous des formes variées :

Pour son blog Metamour, Leïla a fait une critique du traitement du polyamour en jeu.

Lila, Skimy et Juliette ont chacun enregistré un ou deux podcast présentant ce GN sous divers angles.

 

Pouria Ardalan a filmé et monté une superbe “bande annonce” de la session trois :

 

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Saki

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