Organiser pour pas un rond (ou presque)

Publié le lundi 28 octobre 2019 dans Articles,Slide

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Ceci est un manifeste pour des GN moins chers. Peut-être que les pistes proposées, essentiellement issues de mon expérience avec des formats courts, ne correspondront pas au type de game design que vous affectionnez, et ce n’est pas grave. L’idée n’est pas de culpabiliser les personnes qui organisent ou participent à des GN chers mais de proposer des pistes de réflexion afin que l’accessibilité financière continue à entrer en ligne de compte.

 

Organiser un GN est un sacerdoce.

Cela nous coûte du temps, de l’énergie, alors pourquoi diable se compliquer encore un peu plus la vie à essayer de baisser les coûts pour les personnes qui y prendront part ? Surtout que, quand on y pense, 120 € pour un long week-end scénarisé dans un château, repas compris, dans le “vrai monde” ce serait considéré comme une excellente affaire.

On touche là au piège du bénévolat : comparer le GN avec les coûts pratiqués par des entreprises, forcément beaucoup plus élevés. Or ce type de réflexion nous éloigne de la différence fondamentale, à savoir le fait que nous pratiquons un loisir associatif. Le but n’étant pas de faire des bénéfices, mais de partager une expérience forte.

Les GN ayant un nombre de places limité, il y a forcément une notion de sélection, mais celle-ci devrait dépendre le moins possible des moyens financiers.

D’autant qu’il faut aussi tenir compte des coûts cachés, comme le transport et les costumes, qui font à la fois augmenter la PAF (puisque les orga ont aussi ce type de dépenses, ce qui se répercute sur les frais d’organisation) et le coût réel pour les personnes voulant s’inscrire.

 

Intéressons-nous d’abord à l’immersion visuelle, qui influe fortement sur les frais.

S’il est parfaitement légitime de souhaiter avoir des décors et costumes bluffants, voici quelques pistes pour trouver des solutions peu onéreuses, mais aussi rappeler que bien souvent notre imagination permet de pallier au manque de moyens.

 

1 : L’immersion à petit prix (on n’a pas d’argent mais on a des idées)

Adeptes de l’illusion à 360°, les univers contemporains et lieux publics sont vos amis !

Qu’il s’agisse de décors ou costumes, il est infiniment plus simple d’organiser et de s’équiper quand le GN se déroule de nos jours ou dans un passé/futur proche.

“Oui mais je veux faire rêver ; que tout le monde se fasse plaisir en portant des costumes incroyables…” Le succès de Vivre Vite (GN punk années 80 organisé par l’association Clepsydre et écrit par Isabelle et Olivier), démontre qu’il y a moyen de motiver des centaines de gnistes avec des jeans déchirés, ainsi que de la bière et du sucre dans les cheveux pour faire tenir une crête.

GN Vivre Vite, association Clepsydre, photo Olivier Allermoz

 

Fans des drames romanesques, de luttes politiques… La culture populaire regorge d’exemple de thèmes contemporains enthousiasmants, comme par exemple Sons of Anarchy (Hamlet chez les Bikers) ou West Side Story (Roméo et Juliette avec des gangs de voyous new-yorkais). Preuves qu’on n’a pas besoin de châteaux et de robes à tournures pour offrir des interactions poignantes.

Les lieux publics sont aussi une piste intéressante en matière d’immersion, quoi que cette solution ait clairement ses limites en matière de nombre de personnages, d’assurance, etc.

Möbler, de Pauline Paris, est un format assez petit pour pouvoir être organisé en toute discrétion dans un magasin Ikéa. Deux personnages et une orga passent ainsi de l’espace bureau à celui des chambres d’enfants. À moins d’être particulièrement attentif, personne autour d’eux ne remarquera qu’il s’agit d’un GN et pas de vrais clients en train de tomber amoureux ou de se déchirer.

Coût de location : zéro ; idem pour les costumes, restent les (petits) frais de transport et le prix des consommations pendant le briefing. Pourtant on fait difficilement mieux en terme d’immersion visuelle.

 

2 : Mais l’immersion ne repose pas forcément sur les décors et costumes

Tout le monde ne partage pas cette vision des choses, et cet article est déjà bien trop long pour ouvrir un débat sur ce point, mais le jeu de rôle sur table est la preuve que notre imagination peut combler bien des lacunes, on appelle cela la suspension volontaire de l’incrédulité.

Par exemple, pour mon format court Oracle il me fallait un système pour symboliser des implants, sortes de cadrans de montres numériques implantés dans les poignets des personnages, qui en prime devaient indiquer diverses dates. J’ai envisagé de faux implants réalisé en latex, mais, vus mes moyens et capacités, l’illusion n’aurait de toute façon pas été à 360° (pas d’affichage numérique). Le choix final aura été d’utiliser du scotch de peintre et un marqueur. Au bout de deux dizaines de sessions, les retours sur ce point sont majoritairement positifs, et cela permet à toute personne qui le souhaite d’organiser ce GN très facilement et à petit prix.

 

 

C’est bien beau de donner des exemples, mais comment s’y prendre pour un projet précis ?

Première option : avoir cette réflexion dès le début du processus créatif

On peut en effet commencer par lister ce que l’on a déjà à disposition, qu’il s’agisse de décors, costumes ou compétences.

Avec une simple cave on peut organiser un scénario sur la fin du monde. Si on sait et aime coudre, on peut faire baisser drastiquement le prix des costumes des PNJs. Tu fais de la nage avec monopalme et tu as une baignoire ? Hop, une PNJ sirène ou triton dans la salle de bain…. Regardez ce qui vous entoure, vous risquez d’y trouver de précieuses idées.

Vous pouvez aussi éliminer d’office les idées coûteuses. Parce que oui, évidemment, louer l’Orient Express ça aurait de la gueule, tout comme avoir une fusée spatiale dans le jardin ou jouer dans un vrai pavillon japonais… Au début de la conception d’un GN on a envie de lâcher la bride à son imagination, et peut être qu’effectivement, il y a dans votre coin quelqu’un qui loue un pavillon japonais à prix raisonnable. Mais à moins de déjà le savoir et de l’avoir listé dans les choses facile d’accès, mieux vaut continuer à réfléchir en privilégiant des objectifs atteignables sans faire exploser le budget.

Les pistes précédentes permettent de garder la PAF à un niveau raisonnable, mais c’est bien aussi de penser aux frais annexes pour les personnes qui voudraient s’inscrire.

Vous pouvez par exemple privilégier les thèmes avec des costumes faciles à se procurer, et choisir un site accessible en transports en commun…

Voire organiser un GN entièrement via internet, le roleplay se faisant en ligne, sans déplacement.

C’est le cas de Connectés (pas de lien, désolée), que j’ai conçu afin de faire participer des personnes vivant loin de chez moi : l’orga incarne plusieurs PNJs intervenants sur les réseaux sociaux, les deux PJs sont dans une voiture (soit à l’arrêt, soit dans une pièce tout en prétendant être dans une voiture qui roule). La seule nécessité étant que les trois aient accès à internet. Zéro frais de location ou de transport, et le scénario a été créé après avoir pris cette décision, ce qui ne l’empêche pas d’être intéressant et immersif.

 

Seconde option : écrire le GN de vos rêves et ensuite tirer les prix vers le bas

Pour cela il y a encore plusieurs pistes possibles : venir en aide aux personnes participantes, et baisser au maximums les coûts généraux.

En ce qui concerne l’aide fournie aux participantes, beaucoup de choses ont été tentées, avec plus ou moins de succès mais aussi de nombreux débats. Encore une fois, mon but ici n’est pas de débattre mais de proposer des pistes, je me contenterai donc de les lister (et vous invite à compléter cette liste dans les commentaires, voire y débattre si cela vous chante).

  • Prêts de costumes, armes, etc par l’association organisatrice (nécessite d’avoir du stock).
  • Accord avec un costumier de théâtre pour bénéficier d’un prix de gros sur les locations.
  • Inscription gratuite sous condition (par exemple pour les personnes débutantes).
  • PAF solidaire (je reviendrai en détail dessus un peu plus bas).
  • PAF identique pour tout le monde, orga, PNJs et PJs.
  • Mise en place d’outils pour l’organisation des co-voiturages entre participantes.
  • Idem, mais pour les costumes, armes, etc.

 

Voici aussi des pistes pour faire baisser les frais généraux, donc la PAF :

  • Mutualisation entre associations (site, lieu de stockage, matériel …).
  • Réédition programmée dès la phase de budgétisation (certains coûts étant ainsi répartis entre plus de participantes, au lieu d’avoir une nette différence de prix entre la première session et les suivantes).
  • Renseignez-vous sur l’aide que peut apporter votre fédération. Ainsi, en Belgique, Be Larp offre des possibilités de location de véhicules à prix réduits ainsi que d’autres services.
  • Utilisation de sites en échanges de travaux (j’ai ainsi eu accès à un local en échange d’une après-midi passée à plusieurs à déménager ce qui l’encombrait).
  • Financement des frais de l’association via des activités payées en dehors de GNs (solution populaire auprès de plusieurs associations belges, qui animent par exemple des fêtes d’école, en faisant appel à tous les membre de l’association et pas seulement aux organisateurs).

 

Je reviens brièvement sur le concept de PAF solidaire. Il s’agit d’offrir la possibilité aux personnes plus aisées de financer le GN pour celles qui tirent le diable par la queue. Concrètement, au moment de l’inscription, on peut choisir entre payer le prix normal, bénéficier d’une inscription à prix solidaire ou au contraire payer une paf plus élevée. Une fois les inscriptions validées, les orga répartissent les sommes supplémentaires obtenues entre les places solidaires.

Graphique fourni par l’association Les Enfants de Pandore

L’association Les Enfants de Pandore a réalisé une petite étude sur le sujet et constaté que, pour leurs GNs, il y avait systématiquement plus de personnes offrant de payer davantage que de personnes demandant à en bénéficier, belle preuve de la solidarité qui existe dans notre milieu et à laquelle il ne faut pas, je pense, hésiter à faire appel : quand on nous en donne les moyens, nous sommes heureux d’aider.

 

Privilégier les solutions équitables.

Quitte à bosser pour rendre les GN accessibles au plus grand nombre, autant continuer sur notre lancée.

Je vais prendre l’exemple des PAF réduites en échange de travaux. Sur le papier c’est extra, on offre aux personnes fauchées la possibilité de payer en nature. Mais cette solution n’est pas inclusive car elle est réservée aux personnes :

  • valides ;
  • vivant en général près du site ;
  • ayant le temps (être fauché ne veut pas dire qu’on a le temps, cf. les familles monoparentales) ;
  • et les compétences nécessaires.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas utiliser cette solution, qui soulage l’équipe organisatrice en plus d’aider financièrement quelques personnes. Mais si c’est le cas il est bon de se rappeler qu’elle n’est accessible au final qu’à une petite frange des personnes fauchées, et peut être envisager de mettre en place des solutions complémentaires. Voire proposer aux personnes volontaires que les économies réalisées ainsi soient réparties entre toutes les places au tarif solidaire. Ainsi, même en étant soi-même en difficulté financière, on peut avoir le plaisir de venir en aide aux personnes en ayant encore plus besoin.

Le prêt de costume peut aussi être problématique car limité aux tailles standards. C’est déjà bien que certaines personnes puissent en bénéficier, mais si vous vous équipez rappelez-vous que ce sont justement les personnes faisant des tailles standards qui auront le moins de difficultés à emprunter un costume.

 

Gloire et débâcle

Si vous espérez gagner l’amour et la reconnaissance des foules grâce à tous ces efforts, vous risquez de grosses désillusions.

On ne va pas se mentir : tout cela représente du travail et des prises de têtes supplémentaires. Beaucoup. Et le ratio emmerdes/gratitude ne vous fera pas plaisir. Peu de personnes noteront vos efforts, encore moins vous diront merci, voire vous vous taperez des reproches (“Quoi ? Y’a pas de champagne ?”).

Mais il y a pire, car qui dit GN à bas prix dit désistements. Je sais bien que les GN chers subissent aussi des vagues de désistements, et je n’ai pas d’étude sur la main pour prouver mes dires mais, d’après mon expérience, moins l’événement/le travail fourni est cher, moins les gens le prennent au sérieux. C’est aussi vrai dans le monde associatif que dans celui du travail.

Il y a évidemment la solution des désistements non-remboursés passée une certaine date, qui permet d’offrir la place et donc de trouver plus facilement quelqu’un pour reprendre le rôle. Mais cela reste une source de stress importante pour l’équipe organisatrice.

 

Faire en sorte que le GN reste accessible est avant tout un acte militant, qui bénéficie à l’ensemble de notre communauté.

Au milieu de toutes les merveilleuses superproductions qui nous font rêver, et qui sont parfaitement légitimes, il est essentiel de proposer aussi des GN moins chers, ce pour un paquet de raisons :

  • permettre aux jeunes de se lancer,
  • ne pas perdre en route les personnes précaires,
  • et donc ne pas nous scléroser entre personnes ayant les mêmes âges et statuts sociaux,
  • lutter contre un petit laisser-aller au niveau de l’inflation des prix (tel des homards, nous nous habituons peu à peu à des prix qui continuent de grimper)…

 

J’ai un peu noirci le tableau, mais sachez tout de même qu’à mon sens ces difficultés supplémentaires sont amplement compensées. Avoir sur un GN ne serait-ce qu’une personne qui, sans vos efforts, aurait dû renoncer à s’inscrire, ça vaut mille merci. Tout comme le fait de retrouver foi en l’espèce humaine quand, par exemple, on croule sous les inscriptions de personnes prêtes à payer davantage pour financer les PAFs solidaires.

L’existence de Larpfund fait aussi chaud au cœur. Ce fonds est alimenté par notre communauté, qu’il s’agisse de particuliers ou d’associations faisant le choix de reverser une partie des bénéfices d’un GN.

N’importe quelle association de GN peut faire appel à ce fond afin de financer des places au tarif solidaire.

 

Personne n’est parfait, on ne vous demande pas de l’être.

Mieux vaut 50 orgas de GN qui font de petits efforts pour limiter le montant de la PAF ou motiver les participantes à s’entre-aider pour les transports, plutôt qu’un seul orga “parfait” qui organise à prix super réduit.

Ne culpabilisez pas de rêver de GN grandioses, faites-vous plaisir et louez des châteaux si c’est adapté à votre projet. L’important est de rester réflexif sur le sujet.

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Saki

2 réactions à Organiser pour pas un rond (ou presque)

  1. pour compléter ce manifeste on peut aller voir l’exemple de l’asso cent balles et un mars: http://www.centballesetunmars.net/

  2. Chouette article, qui rejoint ma philosophie. J’aurais peut-être juste un supplément : proposer des facilités de paiement : plusieurs chèques encaissés à des dates différentes par exemple, possibilité de payer un peu plus tard que la dead-line du rush des inscriptions, etc. Je crois qu’on le fait tous quand quelqu’un demande, mais le fait de le proposer en amont peut aider celles et ceux qui n’ont pas envie de partager leur situation financière.

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