Le GN belge : escapade au plat pays du « life »

Publié le mercredi 15 mai 2013 dans Articles

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Connaissez-vous la Belgique ? Là-bas, dans le grand Nord, des étendues immenses abritent une nature sauvage et cruelle que seules quelques fières peuplades ont su apprivoiser. Mais ne vous fiez pas aux dehors farouches de ceux que l’on dit belges, car ils cachent un tendre secret : eux aussi font du GN.

Note : cet article a originellement été publié dans le GN Mag n°15 en 2005. Huit ans plus tard, la scène belge a bien évidemment évolué mais les traits « historiques » décrits ici restent encore largement palpables et sont toujours susceptibles de faire hurler ceux qui ne s’y reconnaissent absolument pas.    

Albert2Un peu d’histoire

Le GN a débarqué en Belgique dans la seconde moitié des années quatre-vingt. Il trouva un terrain favorable à son développement dans un pays caractérisé par un tissu associatif très dense. Les premières activités furent organisées en marge des mouvements de jeunesse ou des associations étudiantes et généralement par des personnes expérimentées dans le domaine de l’animation et du bénévolat. L’époque a la réputation d’avoir été fort rustique. Logés sous tente et ne craignant pas un climat national abonné au gris et à l’humide, les premiers héros massacrèrent à grands coups de bambous recouverts de mousse d’isolation quelques méchants pas encore masqués avant de fêter ça. Cette époque biblique et assez méconnue posera toutefois quelques jalons qui persistent encore de nos jours et qui consistent pour l’essentiel à chercher à s’amuser entre copains sans trop se prendre la tête.

Pendant près d’une décennie, le GN belge se déclinait en quelques organisations qui se comptaient sur les doigts de la main. Elles étaient souvent issues les unes des autres, suite à des scissions, par la grâce d’un organisateur qui prenait son indépendance ou initiées par des participants inspirés par ce qu’ils avaient vécu. Images médiévales, Life Fantasy, Dragworld, Felisland, Gobland, Les Marches, Blacknight… sont autant de noms mythiques (certains sont encore d’actualité) à la source du GN belge. Jusqu’à la fin des années nonante, le nombre d’associations augmenta lentement pour soudain connaître un boom aux alentours de 2000. En deux ou trois ans, le nombre d’associations belges actives (parfois éphémères) a presque doublé, passant d’une grosse quinzaine à plus d’une trentaine ! Ce chiffre est actuellement en train de se stabiliser et la progression a retrouvé un rythme plus lent. La fondation de la Fédération belge, initiée en 2000 (suite à une première tentative avortée quelques années plus tôt), a eu lieu simultanément à cette croissance spectaculaire des activités. L’organisation d’un GN national (AVATAR) par cette même fédération a certainement favorisé la prise de conscience par les rôlistes belges de l’importance d’une communauté jusque là très confidentielle. Annuellement, près de 3000 belges font du GN et la notion de jeu de rôles s’est popularisée (via des médias complaisants) au point d’être associée au GN plutôt qu’au « sur table ».Liège

Comme vous le savez certainement, il y a en Belgique sept gouvernements, un roi, trois régions, trois communautés culturelles et des constitutionnalistes sous LSD. Mais il y a surtout la tribu des Wallons et la tribu des Flamands. Malgré les dissensions politiques et les différences culturelles, le GN flamand et le GN wallon sont similaires et proviennent d’ailleurs de la même souche. Cependant, le boom du GN belge s’est produit dans la partie francophone du pays, les clubs néerlandophones restant finalement assez peu nombreux (mais ils proposent plusieurs activités différentes). Comme rien n’est simple, ce sont plutôt les associations de la ville de Liège et de ses environs qui se démarquent du reste du pays en adoptant des styles de jeu un peu différents. Ces associations profitent d’une émulation très régionale, la plupart des organisateurs étant du coin. Dans le reste du pays, il n’est pas rare que les organisations composent des équipes dont les membres vivent à plus d’une heure de route les uns des autres, ce qui à l’échelle de la Belgique équivaut à la longueur du transsibérien.

Voir et manger

Dès le début des années nonante, les organisateurs ont cherché à améliorer leurs activités (parfois proposées à des rythmes assez soutenus). Les secteurs qui bénéficièrent de ces efforts furent pour l’essentiel l’accueil des gens et le décorum du jeu. Bien nourrir ses participants et prendre en charge leur logement sont des soucis qui caractérisent le GN belge. Aujourd’hui encore, les activités en tentes sont relativement rares et il est exceptionnel que les participants aient à s’occuper eux-mêmes de leur pitance. D’ailleurs, plusieurs associations ont poussé le souci du manger à un niveau relativement ambitieux, ce qui fait souvent dire qu’une intendance de qualité y est pour beaucoup dans le succès d’une activité.

Final 1Mais la créativité des organisateurs s’est surtout exprimée à travers la mise en scène et la fabrication des éléments de jeu. Les Belges ont été et sont encore des rats d’ateliers, férus de latex, de frigolite et de mousse. La diversité des créatures rencontrées dans les jeux est impressionnante et il fut une époque (un peu révolue) où un « fight final » ne pouvait se passer de « FX » apportés à grands coups de groupes électrogènes, d’effets sonores et de pyrotechnie.

Ces deux caractéristiques nécessitent des moyens financiers, ne fut-ce que pour louer des bâtiments qui permettent le cantonnement de tous les participants. Ceci explique que le GN belge peut paraître cher aux yeux de certains rôlistes étrangers plus habitués à des prix très abordables. Depuis le début des années nonante, un joueur belge paye en moyenne entre soixante-cinq et nonante euros sa participation au jeu et ce prix reste plus ou moins stable malgré une petite augmentation ces dernières années. Les PNJ, quant à eux, paient entre 25 et 40 euros de moins qu’un joueur.

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PJ vs PNJ

Longtemps, le rôle proprement dit, l’univers de jeu et le scénario ont été les parents pauvres d’un GN principalement axé sur un « climax » martial. Les organisateurs créaient surtout leur jeu dans les ateliers, tentant de réaliser des visions de scènes selon une approche finalement très cinématographique. Cette manière d’organiser nécessite forcément un grand nombre d’animateurs – les PNJ – pour incarner en masse les différents personnages, souvent réduits à un rôle de figuration guerrière. La conception du 50/50 quant à la répartition des PJ et des PNJ est très répandue en Belgique et il est exceptionnel qu’une organisation se passe des inscrits de dernière minute, toujours utiles pour étoffer les rangs. Longtemps cantonné dans un rôle de porteur de masque, dépourvu de rôle défini, le PNJ belge est aussi connu sous le nom stigmatisant de « monstre » et le local des organisateurs – là où s’entreposent les dizaines de malles contenant le matériel – est parfois poétiquement baptisé « stock monstre ». Le rôliste belge se répartit donc entre ces deux fonctions, PJ et PNJ, ce qui développe parfois des approches du jeu totalement différentes et des sensibilités qui peuvent s’avérer antagonistes.

Le médiéval c’est fantastique !

Comme un peu partout, le GN belge s’est développé sur le terreau fertile des univers de Donjons et Dragons, mâtinés de ce bon vieux Tolkien. Les premiers GN belges furent sûrement une transposition des scènes de jeux de rôles vécues sur table et dont les visuels s’inspiraient des illustrations des bouquins de jeux, des figurines de type Warhammer et de certaines séries de bande dessinée (pour le Belge, la BD est à la littérature ce que la frite est à la gastronomie). En près de vingt ans d’existence, il faut bien dire que cela n’a pas beaucoup changé. Mise à part une faiblesse pour quelques murders années 20, le rôliste belge évolue essentiellement dans des univers « med-fan » et, parfois, celtique fantastique.Legolas

Cet enthousiasme s’explique peut-être à la lumière de certains facteurs, propres ou non au GN belge. Le médiéval est en soi un cadre relativement familier en Belgique et jouit depuis plusieurs années d’une certaine popularisation. Portées par cet intérêt, plusieurs compagnies médiévales se sont mises sur pied et nombreux sont leurs membres qui pratiquent le GN. L’amour de la simulation du combat n’est certainement pas pour rien dans les affinités pour le médiéval. Les univers plus technologiques se prêtant mal à ce type de simulation. Le fantastique, pour sa part, a pour immense avantage de permettre à l’organisateur de faire un peu ce qu’il veut. Toutes les créatures sont imaginables et les ressorts scénaristiques ne s’embarrassent pas d’énormément de contraintes. Le fantastique comporte peu de limites, d’autres cadres de jeu brideraient peut-être l’imagination. Les univers restrictifs et clos sont relativement rares en Belgique. Par ailleurs, le fantastique et l’heroic fantasy jouent avec des références largement partagées par nombre de rôlistes, ce qui rend les scénarios et les univers faciles à appréhender.

Personnages et campagnes

Une des grandes caractéristiques du GN belge est de proposer à ses participants des campagnes. Les épisodes « one-shot » sont presque inexistants. Le corollaire à cela est le fait que le PJ garde son personnage d’activité en activité et le fait évoluer comme évoluerait un personnage « sur table ». Ces mêmes personnages sont toujours créés sur base d’un système de compétences, le joueur choisit lui-même son nom, ses origines et ses motivations. Pour ce faire, certaines activités proposent des univers développés au sein duquel le personnage peut s’ancrer, mais beaucoup d’associations laissent dans ce domaine la plus grande liberté. Les historiques des joueurs – parfois totalement étrangers à l’univers supposé du jeu – pouvant même être considérés comme des apports à l’univers.

Ce système génère plusieurs phénomènes. Rapidement, les PJ forment plus un groupe qu’une somme d’individualités. Les objectifs deviennent communs et le scénario s’adresse à tous. Ces groupes ou sous-groupes finissent par se forger une identité, encouragée ou non par des astuces scénaristiques. Ainsi, plusieurs GN belges basent leurs aventures sur les tribulations d’un groupe d’aventuriers baptisé « colons », « caravane », « compagnie »… Les liens entre les personnages deviennent vite ceux qui existent entre les joueurs et il se produit une sorte de phénomène de team bulding : ces groupes constitués en viennent même à vivre en dehors du jeu. Les « guildes » de joueurs sont fréquentes en Belgique et cherchent souvent à jouer dans d’autres associations, pour autant que l’univers de son jeu ne soit pas hermétique. Ces groupes deviennent parfois les noyaux de nouvelles organisations qui reproduisent des styles de jeu déjà existants tout en tentant des les améliorer (souvent au niveau des règles de simulation et d’évolution).

PaulCe système de jeu influence aussi la manière dont le roleplay se développe. Au fil des activités, les distances entre le personnage et le joueur diminuent même si la distinction est clairement faite entre ce qui appartient au jeu et ce qui lui est étranger. Avec ce genre de joueurs, il est beaucoup plus facile d’amener des émotions car elles reposent sur un vécu de jeu réel, parfois long, et donc non simulé. Les personnages ont une véritable histoire, qu’ils ont vécue et de véritables rapports entre eux, qu’ils ont développés. Ainsi, le jeu belge peut aussi se caractériser par la sincérité de son interprétation et sa spontanéité, car rares sont les joueurs qui théâtralisent leur personnage (au contraire des PNJ). Ceci est d’ailleurs la réputation du jeu du rôliste français, connu en Belgique pour être abonné à des rôles ponctuels.

Bourrin, le Belge ?

Dans le domaine des réputations toujours, le Belge aurait dans l’Hexagone une image de brute sanguinaire assoiffée de points de vie et prompte à croiser le latex. Il est vrai que cela n’est pas totalement usurpé. En effet, l’essentiel du GN belge repose sur la confrontation guerrière entre les joueurs et les PNJ, et il est fréquent d’entendre le rôliste belge qualifier une activité selon la proportion qu’elle offre de combat face au roleplay. Cependant, les combattants belges ne se contentent pas de se lancer les uns sur les autres, bave aux lèvres. En effet, le combat est un domaine tout aussi sujet à l’amélioration que d’autres. Le combat à l’arme latex est d’ailleurs devenue une activité en soi, « paraGN », et assidûment pratiquée comme le serait un sport. Maîtriser son combat est devenu pour beaucoup un souci plus préoccupant que la manière dont le personnage sera interprété. Le rôliste belge est donc assez physique mais cherchera à mettre plus de formes dans le domaine du combat que des joueurs inexpérimentés. Donc, bourrin peut-être – au sens du joueur amoureux du combat –, mais besogneux…

Vers la diversification ?

Si toutes les lignes qui précèdent cherchent à définir un certain GN belge, elles ne doivent pas pour autant occulter tout ce qui ne rentre pas dans ce canevas. En effet, en marge des activités traditionnelles et depuis quelques années, plusieurs associations mettent sur pied des activités radicalement en rupture avec l’école classique. Des « one-shot », des univers non médiévaux, non fantastiques, des jeux où le combat est secondaire voire inexistant sont de plus en plus souvent proposés aux rôlistes belges. Sans forcément connaître un succès de foule ou de notoriété, ils ont néanmoins le mérite de montrer des voies alternatives aux futurs organisateurs.

Le profil du rôliste belge a beaucoup évolué. À ses débuts, il était essentiellement mâle, combattant et guindailleur. Depuis, ce profil s’est fortement féminisé et pour beaucoup le combat ou la guindaille ne sont plus les maîtres atouts du jeu. De leur côté, les organisateurs cherchent à proposer des activités moins rock’n roll que jadis dans le domaine de la sécurité et de la responsabilité civile. L’organisation d’un GN en Belgique est une activité prise au sérieux et considérée comme astreignante, bien loin du jeu à la bonne franquette qu’il était à ses débuts, ce qui peut éventuellement décourager les vocations naissantes.

En conclusion, le GN belge s’est doté d’une identité forte et de plusieurs caractéristiques marquantes. Cependant, ces caractéristiques sont bien loin d’être des règles immuables qui emprisonneraient les initiatives. Au contraire, elles permettent peut-être plus facilement à des activités de se démarquer en cherchant des voies novatrices, aux antipodes des habitudes. Quoi qu’il en soit, le GN belge est bien vivant et peut profiter de sa propre expérience pour se consolider et s’épanouir.

Daniel Bonvoisin

Illustrations : Fabien Vanvarembergh aka Taillemine

Le site de la Fédération belge, BE Larp, est un bon point de départ pour découvrir le GN belge : www.larp.be

2 réactions à Le GN belge : escapade au plat pays du « life »

  1. En tant que GNiste belge, je me dois de commenter de ces quelques mots : MAIS OUAIS !!

  2. Gilles (l'autre)

    Merci pour cet article bien écrit et bien complet Daniel !)

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