Jeu de rôle grandeur nature et Education (partie 2)

Publié le mercredi 27 mars 2013 dans Articles

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Lire la première partie.

II L’Education pour le GN

Ce qui est en jeu dans cette seconde partie, ce sont les différentes initiatives mises en place pour « éduquer » le GNiste en devenir ou l’organisateur de GN en devenir. Vous aussi, n’est-ce pas, cette formule vous déplait… S’il y a toujours derrière ces initiatives une vision plus ou moins claire et idéalisé du « bon joueur de GN » ou du « parfait orga de GN », le dérapage est toujours possible vers un formatage et la mise en place d’une pensée unique associative ou régionale.

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Il existe en France, mais aussi dans bon nombre d’autres pays, des associations de joueurs qui ont pour ambition affichée de non seulement sensibiliser le grand public à ce loisir, mais aussi de mettre le pied à l’étrier aux jeunes joueurs. Il n’est pas tant question de montrer comment il faut jouer que de permettre d’abord de jouer à ceux qui n’ont pas l’expérience ni le carnet d’adresses qui permet de jouer. En favorisant l’accès à tous les types de joueurs et en encourageant la mixité ludique, des associations comme Lutetia Lacrymae sur Paris se sont forgé une réputation d’associations « pédagogiques » au sens où elles accompagnent les novices dans leur appréhension et découverte de, ou plutôt, des univers GNistiques. Cela implique un grand temps de discussion avec les débutants, une adaptation et une progressivité dans ce qui est mis en place durant les GN en terme d’intensité émotionnelle, de densité d’intrigues, de mise en danger subjective du personnage.

Certains se sont essayés à la mise en place de formations spécifiques pour le GN. Ces formations peuvent être pour les personnes qui participent en tant que joueurs ou pour des organisateurs en puissance de GN. Tout d’abord concernant les organisateurs de GN. Sous ce label sont englobées tout un tas de missions faisant appel à des compétences, de savoir-faire divers et variés. Depuis quelques années en France, il y a une volonté de la part des organismes de formation des animateurs pour enfants de prendre en compte ces loisirs longtemps méconnus, oubliés ou tout simplement mis sciemment de côté autour de la mise en contexte ludique de l’imaginaire. Des stages de perfectionnement sont mis en place par ces différents organismes (FRANCA, Association laïque du scoutisme français, Terra Ludis, …). Le contenu des stages précisément est assez difficile à cerner d’autant plus qu’ils ne sont généralement pas centrés sur le GN mais englobent aussi le Jeu de rôle dit « sur table ». Dans la même dynamique, un projet d’école du Grandeur Nature soutenu par les Ateliers d’Argenteuil[17]. L’ambition, proposer pour avril 2014, un cursus de « créateur de jeu de rôles grandeur nature ». Les contenus de formation seront construits de manière à développer différentes compétences et savoir-faire de métiers de la communication, des arts du spectacle et de l’évènementiel. Le tout est assez nébuleux pour l’instant.

La fédération belge de GN a mis en place récemment une formation dans le cadre de la formation des animateurs de jeunes de l’association Jeunesse et Santé. Cette formation répartie sur 3 jours a pour objectifs affichés de :

– Faire comprendre par la pratique ce qu’est le GN, ses avantages, ses limites, ses modalités.

– Impulser une première approche de l’organisation d’un GN en abordant des aspects accessibles en peu de temps : la simulation, la mise en situation, la scénarisation par personnages.

– Concrétiser une mise en scène de type « séquence de GN ».

Les contenus s’articulent autour la découverte des spécificités de l’activité en parallèle à d’autres activités connues (cinéma, jeu de rôle, théâtre, jeux vidéo…), de l’appréhension des notions clés (fair play, pro activité, role play, l’en jeu) et la mise en place concrète de petites situations de GN à faire vivre aux autres stagiaires. Il y a là une volonté concrète de transmission de connaissances et de compétences dans le but de former au mieux pour la pratique et surtout l’organisation de GN.

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Enfin, et toujours avec exemple nos amis belges, certaines associations ont décidé de mettre en place des formations payantes pour enseigner des techniques (dans ce cas-là des techniques corporelles) spécifiques à l’univers du GN. On peut considérer que le fait de se battre avec des armes (épées, haches, etc.) en latex est une spécificité du GN. L’association belge Riddle of steel[18], membre de la fédération belge de GN, axe son activité autour de l’apprentissage des différentes techniques de combats possibles en GN compte tenu des spécificités de l’activité. Si beaucoup d’associations font des « ateliers baston » régulièrement pour que leurs membres se dérouillent un peu, dans le cas de cette association belge, l’apprentissage du combat est revendiqué comme le cœur de leur activité. C’est dans une perspective à la fois esthétique, d’augmentation de la palette des techniques, mais aussi sécuritaire pour aider les GNistes à ne pas être systématiquement des dangers réels et concrets pour leurs adversaires une arme de GN en main une fois en jeu.

Conclusion

J’ai essayé de montrer en quoi il fallait différencier l’apport potentiel du jeu de rôle Grandeur nature en tant que jeu à part entière de l’apport des temps attachés à celui-ci mais situés en dehors du temps de jeu à proprement parlé. Mais pour l’un comme pour l’autre, c’est plus le regard que l’on porte sur l’activité qui lui donne sa connotation éducative que l’activité en soi. Ce regard sur l’activité interroge, que ce soit au travers des médias mais aussi des institutions, et en particulier des institutions culturelles et éducatives. Un des dossiers à mon avis fondamental pour le développement de notre activité est la constitution de dossiers de demandes d’agréments ministériels. Pas seulement auprès de l’habituel Ministère des sports, de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative (oui il a encore changé de nom…), mais auprès d’autres grands ministères comme celui de la Culture et de l’Education Nationale. Lorsque l’on consulte le Bulletin Officiel et que l’on voit les associations qui obtiennent ces agréments, les dossiers argumentés de la Fédération ou de certaines associations n’auraient pas à rougir. Ces « Sésames » pourraient rassurer bien plus d’une mairie et débloquer plus d’une situation.

Mais revenons au sujet, le processus éducatif dans le GN ne va pas de soi. À l’évidence, notre loisir est d’une richesse certaine pour multiplier les occasions de partage, de transmission et de discussion. Le cadre de l’activité (tolérante, possibilité de se tromper, pas d’enjeu fondamental…), la bienveillance des participants sont un creuset éducatif fabuleux. Mais il est fondamental de se pencher, comme certains le font avec engagement et pertinence, sur ce qui est en jeu au-delà du jeu. Quelles sont les valeurs dont chaque association, groupe de joueurs et même individu sont porteurs et qu’ils mettent en avant lors de chaque GN. Pour paraphraser un grand philosophe cathodique, l’important dans l’Education au travers du GN, « c’est les valeurs ». Sans être fondamental et nécessaire pour avoir du plaisir à jouer, il est parfois intéressant de se pencher sur les valeurs véhiculées par les associations, groupes ou même joueurs pris individuellement. Il faudrait être Don Quichotte pour ne pas prendre son Rôle au sérieux. Et, loin d’Avalon et des Mont Rieurs, l’Amalgame n’est pas permis entre les Amis de Miss Rachel et les Pèlerins de Métamorphée.

Certes, les occasions d’apprentissages informels[19] ponctuent toutes les étapes de la mise en place d’un GN que ce soit du point de vue des organisateurs ou de celui des joueurs, mais elles ne sont pas et à mon sens ne doivent pas être des passages obligés. Ce qui me paraît fondamental de garder en tête quelle que soit la situation, c’est la notion même de loisir et plus précisément de jeu. Le plaisir de faire, de jouer, d’expérimenter, de partager une tranche de vie avec d’autres et faire en sorte qu’elle soit la plus agréable possible et qu’importe si au final elle n’a pas été aussi éducative qu’espérée[20].

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Si comme le soulignait Rostand, nous acquérons, par l’éducation, des connaissances éphémères et des répugnances tenaces[21], cette même éducation devrait quelque part, in fine, nous permettre de nous affranchir de ces idées reçues, de ces routines et habitudes ludiques qui au final nous confinent et nous limitent dans notre ouverture sur le monde (et pas seulement ludique). Gide notait avec justesse dans cette même perspective que « toute éducation tend à se nier d’elle-même. Les lois et les morales sont pour l’état d’enfance : l’éducation est une émancipation[22] ». Les apprentissages informels qui surviennent durant les temps en jeu et hors-jeu autour du GN, la réflexion autour du processus de compagnonnage mis en place par certaines associations pour mettre le pied à l’étrier des débutants (jeunes et moins jeunes), l’adaptation pédagogique des GN à des buts éducatifs dans le cadre d’apprentissage formels montrent bien la richesse et le potentiel de cette activité. Reste à être vigilant sur les caractéristiques de l’activité réalisée ou mise en place pour que celle-ci reste avant tout un jeu.

« L’éducation ne fait pas le bonheur[23] » d’après Labiche, mais le GN y contribue sans aucun doute[24].


[19] BROUGERE G., Les jeux du formel et de l’informel, In Revue Française de pédagogie n°160, Paris, INRP,  pp. 5-12, 2007

[20] BROUGERE G., Formes ludiques et formes éducatives, In J. Bédard et G. Brougère (dir.) Jeu et apprentissage : quelles relations ? Sherbrooke, Editions du CRP, pp. 43-62, 2010.

[21] ROSTAND J., Pensées d’un biologiste, 1954.

[22] GIDE A., Journal 1889-1939, p 55.

[23] LABICHE E., Le Major Cravachon, scène X, 1844.

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David Arzailler

David Arzailler

Sévit en tant que joueur depuis une quinzaine d'années en France et en Navarre. S'est essayé modestement à l'organisation récemment et est toujours vivant. Enseignant dans la vie de tous les jours, pas toujours d'accord avec ses petits copains d'Electro-GN, ses thèmes de prédilection sont l’Éducation, les loisirs et plus spécifiquement le Jeu en tant qu'objet et pratique culturelle. Phrase favorite : " Et dire qu'il y en a qui pense qu'on s'amuse..." Aime dans le GN : Jouer quelqu'un d'autre ailleurs et se dire que le prochain GN sera celui qui me coupera le souffle. N'aime pas dans le GN : Les messages politiques et une proximité trop importante avec la vie de tous les jours.
David Arzailler

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4 réactions à Jeu de rôle grandeur nature et Education (partie 2)

  1. Merci David pour cette suite. A noter que très tôt dans le parcours d’un animateur, on fait du GN sans le savoir (on est très proche en tout cas). En effet, dès le BAFA, l’animateur se colle à l’organisation de grands jeux à thème, avec jeu de personnages (au moins pour les animateurs), et même si les joueurs n’incarnent pas de personnages poussés, ils sont amenés à interagir avec des PNJ, en faisant, à une vache près, du RP.

  2. Tout a fait’ je viens de realiser que j ai omis de dire que les stages de perfectionnement sont dans le cadre de l acquisition du BAFA.

  3. Puisqu’on en est aux questions de formation, une bonne manière de mettre en valeur le caractère éducatif de l’activité GN est la Validation des Acquis de l’Expérience (VAE). Je suis en train de passer un diplôme par ce biais. Le diplôme que je passe intègre des notions d’encadrement d’équipes de travail.
    Or, mon activité d’orga de GN m’a donné plus d’expériences d’encadrement, de gestion d’équipe, de conflit et de maniement des outils du management et de gestion de projet que mon expérience professionnelle. Dans mon dossier de VAE, je m’appuie donc sur mon expérience associative pour cet aspect du diplôme que je suis en train de faire valider.

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