Critique – Lo que el agua me dio

Publié le lundi 25 septembre 2017 dans Critiques de GN

Par

Tags: ,

--

Lo que el agua me dio (« Ce que l’eau m’a donné ») est le dernier jeu de rôle Grandeur Nature conçu par Saetta et Camille, alias la Ruhja GN (Still water runs deep, la Bibliothèque). Les participant-es incarnent, le temps d’une nuit, les invités du réveillon de la Saint-Sylvestre à la Casa Azul, célèbre résidence de Diego Rivera et Frida Kahlo.

Trois nouvelles années

Tous les personnages interprétés dans ce jeu existent ou ont existé. L’autrice, Saetta, a pris quelques libertés avec les dates pour que tout le monde puisse être présent dès le 31 décembre 1929. Il s’agit de raconter seize ans en trois actes.

Au début de chaque acte, la radio diffuse quelques bribes d’informations sur la situation politique et artistique en Europe, au Mexique et aux États-Unis. Le choix de jouer le passage dans une nouvelle année, soit un moment de fête où l’alcool coule à flots et où tout le monde est là pour s’amuser, est une des très bonnes idées de design de ce jeu. En effet, les grandes décisions ne se prennent pas ce soir. Les quelques infos que nous avons reçues sur le contexte servent à alimenter les discussions, pas à résoudre des intrigues ou placer des pions. C’est la fête, et bien que les cœurs soient parfois moroses, on se rend dans la maison du père de Frida pour s’amuser, et Frida ne permettrait pas que l’on tire une tête d’enterrement. Chaque 31 décembre est une parenthèse enchantée : on promet des choses qu’on regrettera, on s’enlace dans les couloirs, on s’enflamme sur un sujet sur lequel on changera d’avis.

Entre chaque acte, chaque joueuse reçoit un document résumant ce que son personnage a fait ces dernières années, et les nouvelles relations qu’elle a tissées. La douche des désillusions pour le personnage fut une véritable source de jubilation pour moi, j’ai pris un malin plaisir à emmener mon personnage dès le premier acte dans des postures que je la croyais incapable de tenir. Elle m’a surprise, parfois. C’était un plaisir de découvrir ce qu’elle était devenue, quels nouveaux désirs contradictoires l’animaient, quels nouveaux projets accaparaient son énergie.

Agustin Lara, Dolores del Rio, Cristina Kalho & Hortensia Calles

 

Un jeu féministe

Je ne vous apprends rien si je vous dit que la condition féminine entre 1929 et 1942 n’est pas géniale géniale. Je l’ai particulièrement remarqué pendant les ateliers pré-GN. Pour situer le statut social, la richesse ou encore l’influence artistique de nos personnages, tou-tes les participant-es se sont placé-es sur des lignes (par exemple : du plus riche au plus pauvre). Étonnamment, la majorité des femmes étaient pauvres et peu célèbres. Le sexisme dans ce jeu n’est pas du tout évité ou glamourisé comme cela peut être le cas quand on traite de périodes révolutionnaires de gauche. Les mœurs de la Casa Azul sont plus libérées qu’ailleurs, et pourtant on y ressent le pouvoir des hommes.

Lazaro Cardenas, Dolores del Rio & Tina Modotti

 

Les peintres hommes sont les pygmalions, les femmes, même artistes, sont des muses. Les hommes écrivent des pamphlets, des livres, font des discours, tandis que beaucoup de femmes sont valorisées pour leur beauté. Nous étions plusieurs peintres débutantes à rechercher l’approbation du Lion Rivera le premier soir du nouvel an.

Pourtant, au fur et à mesure, les personnages féminins vont prendre de l’assurance. Elles vont devenir des artistes ou des activistes incontournables, du moins dans le microcosme culturel de la Casa Azul. Elles deviennent des sujets dont l’avis compte, pas de simples potiches qu’on abandonne dans un coin de la pièce dans une jolie robe… même si elles doivent composer avec les injonctions familiales qui pèsent bien plus sur elles que sur leurs homologues masculins. “Les hommes, c’est pratique”, dira Josephine Baker à Ione Robinson en décembre 1935.

Quand les personnages se présentent, je note la présence d’Elvia Carillo Puerto, dont je n’avais jamais entendu parler. Elle joue un rôle important dans l’émancipation des personnages féminins de ce jeu, comme Tina Modotti. L’Histoire avec un grand H laisse peu de place aux parcours de toutes les femmes que j’ai rencontrées chez Diego et Frida. Ce GN permet de réhabiliter leurs mémoires, dans leur diversité et leur complexité. Et mettre une activiste féministe et une révolutionnaire (Tina Modotti) dans un jeu historique, ce n’est pas anodin.

Je me rappelle de ce que j’ai ressenti pendant la dernière scène du jeu. Mon personnage était mal en point, et elle s’est dit « heureusement que Tina, Rina et Alberta sont là ». J’avais la sincère impression qu’un réseau de solidarité féministe s’était tissé autour de mon personnage, alors qu’au début du jeu, Ione ne comptait que sur des hommes. Ces trajectoires d’émancipation, je les soupçonne d’avoir été conçues à dessein par Saetta. Et je en lui sais gré.

 

Jouer des gens qui existent

Je jouais Ione Robinson, peintre américaine ratée en 1929, impatiente de rencontrer le monstre sacré Diego Rivera. Elle trouvera dans la casa Azul une seconde maison, et auprès des artistes présents une seconde famille. La lecture de la fiche de personnage était perturbante. En effet, elle était illustrée de vrais photographies présentant Ione Robinson et ses fréquentations. Je me suis renseignée sur sa peinture sur le world wide web, en me refusant de chercher trop profondément, de peur de « spoiler » la vie de mon personnage.

Et puis j’ai revu le trombinoscope : André Breton, Léon Trotski, Josephine Baker, Frida et Cristina Kahlo… des noms connus, et moins connus. J’ai découvert, grâce à ce GN, tout un pan de l’Histoire, dans la peau de Ione Robinson. Après le jeu, j’ai ressenti le besoin de regarder d’autres photos, de voir d’autres peintures, de lire d’autres textes, pour prolonger cette connexion que j’avais ressentie avec cette bande de poètes idéalistes.

Diego Rivera, Frida Kalho & Tina Modotti

 

Dans mon parcours de GNiste, j’ai eu l’occasion de me mettre dans la peau de plusieurs personnages très différents ou très proches de moi, mais je n’avais jamais joué un personnage historique. Ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant, c’était d’entrer dans l’intimité de Ione Robinson. De raconter son histoire minuscule plutôt que majuscule. De voir que l’un ne va pas sans l’autre, aussi. Appréhender, ou plutôt projeter, quelles avaient été ses sources d’inspiration, ses Muses, ses mentors, c’était très enrichissant.

Ce qui était intéressant aussi, c’était de ressentir, en filigrane, l’importance de ces personnages pour Saetta. La précision dans la fiche de Ione Robinson, c’était comme un hommage. Je pense que j’ai joué avec plus de déférence que d’habitude, plus de respect pour cette personne et son histoire. Je me suis abstenu de prendre certaines décisions dramaturgiques, parce que je ne voulais pas la rendre trop pathétique, trop romanesque : elle vivait sa vie comme un film, mais sa vie n’était pas un film. Il a fallu jouer sur cette ironie, jusqu’au bout.

À la fin du jeu, nous nous sommes réunis en cercle pour lire l’épilogue des personnes que nous avions interprétées. Je me suis sentie soudainement endeuillée de ces inconnus que j’avais pourtant l’impression de connaître. Ils avaient vraiment existé. La Casa Azul avait véritablement porté leur rires et leurs chants du 31 décembre.

Un seul des personnages de ce GN est encore en vie. Elle s’appelle Rina Lazo, elle a 94 ans. Pour moi, elle reste l’artiste énergique et néanmoins désinvolte avec qui j’ai parlé d’art, d’amour et de politique, pieds nus sur la terre rouge du Mexique, tandis que retentissait à travers la nuit la voix troublante de Dolores del Rio.

Lo que el agua me dio, Ruhja GN (https://www.facebook.com/Rujha-GN-1088400447914052/)
photos de Saetta

The following two tabs change content below.
Lila CLAIRENCE

Lila CLAIRENCE

Rôliste et Gniste depuis 2007, j'organise et joue des jeux de formats très différents. Je suis intéressée par le médium dans sa dimension sociale et artistique principalement, ce qui m'a conduite à fréquenter des milieux nordiques et à m'inscrire à la Larpwriter Summer School en 2013. Titulaire d'un Master de Théâtre, je met à profit mon expérience de metteur en scène pour mes GN, et vice-versa. Je suis curieuse et j'aime remettre mes pratiques en question.
Lila CLAIRENCE

Derniers articles parLila CLAIRENCE (voir tous)

2 réactions à Critique – Lo que el agua me dio

  1. Très joli retour. Merci.

  2. Voilà une dimension du GN vraiment jubilatoire!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *