Naissance et organisation d’un GN expérimental : Carmen Chabardès

Publié le lundi 16 juin 2014 dans Critiques de GN,Humeur

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Ce que je me propose de faire ici est un genre d’article que l’on voit peu dans les colonnes de ce blog et que j’espère lire de plus en plus souvent : je voudrais faire ici un retour exhaustif de mon expérience d’organisation de mon premier GN, Carmen Chabardès. J’écris cela à la fois dans un but documentaire parce que je pense que c’est toujours intéressant d’avoir des retours d’expérience des organisateurs de GN (voir mon article sur les traces du GN) et aussi en guise de mini-thérapie car l’organisation de ce jeu a été un peu traumatisante (je reviendrai là-dessus un peu plus tard).

Un mini-docu de 15 minutes sur les retours des joueurs après le jeu

Genèse d’un GN expérimental : le concept

L’idée du jeu “Carmen Chabardès” est née d’une envie de tester le fait de jouer plusieurs personnages au cours du même jeu, sans préférence pour la première fiche que l’on reçoit. Je voulais expérimenter la mort de plusieurs personnages en les remplaçant par d’autres personnages tous aussi importants pour l’histoire, et qui permettraient en plus de garder vivant le souvenir des personnages disparus. Ma première idée était d’écrire un GN zombies (quand on a connaissance de ce qu’est Carmen Chabardès aujourd’hui c’est assez drôle d’ailleurs). Je voulais que la peur de la mort devienne l’enjeu primordial entre des personnages ayant entre eux des relations très fortes. Cependant, parce qu’il m’a semblé logistiquement difficile d’imaginer des règles crédibles pour les attaques de zombies (c’est-à-dire qui ne soient pas ridicules et qui génèrent véritablement une angoisse de la mort), je suis partie sur une autre idée, celle d’une saga familiale. Le jeu “Carmen Chabardès” était né.

Partie sur l’idée de raconter l’histoire d’une famille sur plusieurs générations en me focalisant sur les décès, j’ai commencé par déterminer mes bornes chronologiques. Comme cela m’intéressait de me situer dans une époque où on craint la maladie et où la guerre pèse lourd dans les histoires familiales j’ai choisi de commencer le jeu autour de 1900. Comme j’écris sur ce qui me touche et sur ce qui m’est familier, j’ai tout de suite eu envie d’écrire l’histoire d’une famille de bourgeois de province, de l’Hérault plus précisément, parce que c’est de là que vient une partie de ma propre famille. Je savais déjà quel ton je voulais donner à ce jeu : la famille serait austère, froide, pleine de non-dits et de silences.

L’écriture de la structure du jeu a été assez rapide. J’ai commencé par établir une liste de morts possibles et je suis partie de cette base à la fois pour construire mes personnages et la structure de mon jeu (même si par la suite, certains décès ont été modifiés).

GN eXperience Carmen Chabardès

La famille Chabardès

Comment gérer la mort en GN ?

La question essentielle au moment de l’écriture de ce GN a été celle-ci : comment gérer la mort en GN et surtout, comment faire en sorte que l’intervention de nouveaux personnages joués par les mêmes joueurs reste lisible pour tous. Pour répondre à cette contrainte importante, j’ai opté pour plusieurs solutions :

  • La première a été d’écrire un jeu de petit format avec suffisamment de personnages pour donner une impression de famille importante, mais pas trop pour ne pas se perdre. J’ai donc opté pour un certain nombre de personnages, qui m’a permis de déterminer un certain nombre de joueurs (8 joueurs donc).
  • Comme il s’agissait de raconter l’histoire d’une famille sur plusieurs générations, il m’a semblé naturel de découper mon jeu en plusieurs scènes rompant la continuité chronologique. Ces coupures facilitaient l’intervention de nouveaux personnages dans le jeu, mais très vite j’ai limité chaque scène à un seul nouveau personnage pour que ça reste lisible aux autres joueurs.
  • Pour que chaque personnage encore vivant puisse identifier immédiatement un nouveau personnage dans une scène j’ai choisi d’écrire une fiche de personnage collective (si vous souhaitez lire la fiche collective du jeu, elle est disponible ici) présentant tous les personnages de la famille (nés à la date de début du jeu). Tout le monde avait donc les mêmes informations sur tous les personnages. Pour éviter que cette fiche collective ne soit trop longue et pour donner une idée efficace de la personnalité de chaque personnage, j’ai choisi de raconter simplement une scène passée par personnage selon son point de vue. Je tenais absolument à ce que les joueurs s’imprègnent de tous les personnages du jeu. Ils ne les incarneraient pas tous, mais il était impératif de très bien les connaître avant le début du jeu, c’est pourquoi je n’ai annoncé la répartition des personnages aux joueurs que le vendredi soir (le jeu commençant le samedi matin).
  • Entre les scènes j’ai décidé de distribuer des compléments en-jeu à chaque personnage : une lettre que le personnage a écrite à un ami et qui fait le point sur la situation dans la famille avant de commencer la scène.

Ensuite pour construire la succession des morts (donc des scènes), et déterminer quel joueur jouera quels personnages, j’ai fait reposer le jeu sur des relations fortes deux à deux entre joueurs. “Carmen Chabardès” est donc construit selon des couples de joueurs qui continuent à jouer ensemble même lorsqu’ils changent de personnages.

Gn Carmen Chabardès eXperience

Paul et Marie Chabardès

Les ateliers pré-GN

Pour que ce jeu fonctionne, il était impératif de mettre en place un certain nombre d’ateliers avant le jeu et notamment un atelier collectif pour définir un peu mieux les personnages. Les joueurs avaient pour consigne de bien lire et relire la fiche collective avant le jeu. Le premier atelier consistait à parler de chacun des personnages. Chaque joueur s’exprimait sur sa compréhension de chaque personnage et le groupe définissait ensuite des accessoires propres au personnage. Comme le jeu se déroule sur plusieurs époques j’ai fait le choix de demander aux joueurs de ramener un costume neutre, vaguement début du XXe siècle, qui serait agrémenté par plusieurs accessoires choisis par le groupe au cours de l’atelier. Ces accessoires permettaient à la fois de personnifier un peu plus les différents noms de la fiche, mais visaient aussi à faciliter la lecture du jeu par les joueurs au moment de l’intervention d’un nouveau personnage. En outre, une fois un personnage disparu, les accessoires laissés en jeu permettaient de nourrir le jeu des membres de la famille qui restaient.

Après avoir passé beaucoup de temps sur cet atelier, qui a vraiment très bien fonctionné, nous avons placé les joueurs deux à deux en fonction des premiers personnages qu’ils allaient incarner pour qu’ils puissent parler ensemble de leurs limites et de leurs idées pour faire fonctionner ces duos : maris et femmes, pères et filles, mères et fils, fiancés, etc.

Ce jeu se situe dans un cadre familial très contraint et refermé sur lui-même, la maison était donc presque un personnage à part entière. Pendant le jeu, les joueurs étaient pratiquement livrés à eux-mêmes. Ils devaient occuper cette maison comme s’ils y habitaient vraiment depuis toujours, ils devaient donc s’y sentir chez eux, savoir où étaient rangés les objets et notamment la vaisselle. Il était impensable pour moi d’écrire un GN familial sans repas de famille en jeu et il était très important que les joueurs cuisinent leur propre repas de famille, mettent la table, bref, qu’ils oublient tout à fait les organisateurs pendant les scènes. J’ai donc mis en place un atelier pour la visite de la maison le vendredi soir. Chaque pièce en jeu leur a été présentée avec ses particularités, le bruit de la tête de lion quand quelqu’un frappe à la porte, la sonnerie du téléphone 1900, l’endroit où on range la vaisselle d’apparat ou au contraire la vaisselle et les ustensiles quotidiens. Dans chaque pièce les joueurs ont été invités à évoquer les souvenirs de la fiche collective qui prenaient place dans cette maison.

GN Carmen Chabardès association eXperience

Carmen gère sa cuisine

Je dois avouer que les joueurs de la première session m’ont bluffée. Ils se sont vraiment appropriés cette fiche collective et ces personnages. Ces ateliers du vendredi soir ont très bien fonctionné. Il y a eu une alchimie dans ce groupe qui a été magique. Nous avons ensuite animé un petit atelier sur le deuil, puisque c’est un des sujets importants du jeu, avant d’envoyer tout le monde se coucher pour de nouveaux ateliers le samedi matin.

Le samedi matin nous avons fait quelques ateliers avant de commencer le jeu (en avance d’ailleurs !) notamment un atelier sur le silence. Le jeu se situant dans une famille rigide et austère, je trouvais très important de bien insister sur les silences et de déshabituer les joueurs à un jeu bavard que l’on peut avoir en France. Encore une fois les joueurs m’ont impressionnée.

Comment les organisateurs sont devenus fous

Le jeu reposant en partie sur l’appropriation totale du lieu par les joueurs, les organisateurs (nous sommes 3) se sont cloîtrés dans une petite pièce hors-jeu, se risquant dehors ponctuellement pour faire quelques photos et au moment de couper les scènes pour mettre en place la transition et lancer la scène suivante. Si je pense que c’est mieux pour le jeu, cette expérience a été vraiment très difficile à gérer pour nous.

Les ateliers et la bonne entente du groupe nous a mis en confiance au début du jeu. Nous avons eu l’impression que la sauce prenait bien, les premières scènes se passaient bien, j’étais contente. Et puis les scènes passant (elles durent entre 45 min et 1h) on a vraiment commencé à se faire chier, il faut bien le dire. On ne voyait pratiquement rien du jeu. À chaque fois que l’un d’entre nous se risquait parmi les joueurs on captait des bribes de répliques en-jeu absolument fabuleuses. Les joueurs paraissaient incarner les personnages de façon magistrale, seulement voilà ils avaient quand même l’air de tirer la gueule, et puis ils ne parlaient quand même pas beaucoup…

GN Carmen Chabardès asso eXperience

Vous pensez que ces joueurs se font chier hors-jeu ? Et bien nous aussi on le pensait…

Progressivement ma confiance en mon jeu a chuté, chuté, jusqu’au coup de grâce porté par Vincent : “la joueuse qui joue Carmen a l’air de se faire chier”. Bon. Ok. C’est pas comme si le jeu portait son nom, mais après tout c’est un jeu expérimental, on savait très bien que ça pouvait ne pas du tout fonctionner. J’ai commencé à m’armer contre des critiques très dures au moment du débriefing. Je pense que c’est là qu’on a commencé à devenir fous. Je n’ai jamais autant tourné en boucle sur si peu de sujets de conversation : “Il est quelle heure ? 14h10 ? Putain j’ai l’impression que ça fait 1/2 heure alors que j’ai regardé ma montre il y a 5 min…”. Persuadés que les joueurs se faisaient chier on a commencé à craquer. J’étais prête à aller voir une joueuse qui marchait difficilement pour lui dire qu’elle pouvait retirer ses chaussures si elle avait mal aux pieds, comme si cette joueuse n’étais pas une adulte capable de connaître son propre corps. Baptiste voulait écourter les scènes pour que le calvaire des joueurs se termine plus tôt. Sans mentir, cette dépression collective d’orgas a été traumatisante. Finalement nous avons quand même lutté contre nous-mêmes et nous avons décidé de terminer le jeu comme il avait été prévu qu’il se déroule. C’est le jeu quand on écrit un GN expérimental, il faut s’attendre à ce que cela ne fonctionne pas, mais il faut malgré tout aller au bout de l’expérience.

Après près de 9 heures de jeu, qui nous ont semblé interminables, nous avons terminé la dernière scène. Nous nous sommes réunis sur la terrasse de la maison pour le débriefing. La joueuse qui jouait Carmen s’est absentée pour retirer son costume et là je me suis dit : “Mon dieu, je vais m’en prendre plein la gueule, elle est partie s’isoler pour ne pas être trop violente dans ses propos”. Elle est revenue et un par un les joueurs ont commencé à dire comment ils se sentaient…

… et là miracle ! Ce que nous avions pris pour de l’ennui était simplement un respect total des consignes que nous leur avions nous-mêmes données. Les Chabardès ne sont pas des gens marrants, je le sais, je l’ai écrit ce GN. Et puis ce ne sont pas non plus des gens qui parlent pour ne rien dire, on le sait puisque nous avons fait aux joueurs un atelier spécialement pour mettre en valeur ce silence. Et pourtant à rester enfermés pendant 9h dans une boîte on a complètement perdu de vue ces éléments. On a presque rien vu du GN et ça restera toujours une grosse frustration parce que vu les joueurs qu’on avait sur la première session ça devait être exceptionnel. Mais surtout, alors que les joueurs ont tous dit avoir aimé, je reste encore incrédule à espérer que ça leur a vraiment plu.

Carmen Chabardès GN eXperience

Ernest Chabardès

Carmen Chabardès vu par les joueurs

Au final cette expérimentation aura été une vraie réussite. Malgré quelques petits bugs à revoir pour les sessions suivantes, toutes les mécaniques mises en place ont très bien fonctionné. Les joueurs se sont bien appropriés tous les personnages et pas seulement ceux qu’ils ont joués. Le principe des accessoires a fonctionné au-delà de mes espérances et le jeu a, semble-t-il, été encore plus intense et émouvant que je l’avais rêvé. Je laisserai les joueurs s’exprimer eux-mêmes sur le jeu s’ils le souhaitent, mais ça a été un bonheur pour nous de les entendre se remémorer les scènes du jeu.

Bref, cela aura été une organisation vraiment en demi-teinte ; une grande réussite et en même temps un vrai calvaire psychologique. Il m’aura fallu plus d’une journée pour m’en remettre. D’autres sessions du jeu sont prévues, mais je vous avoue que je ne suis pas pressée de revivre ça.

Je profite de ce billet d’humeur pour remercier tous les joueurs de la première session. Il y en a beaucoup que je ne connaissais pas, ils ont été d’autant plus courageux de faire les cobayes d’une expérience dont on ne savait pas ce qu’elle donnerait. Je remercie énormément Vincent et Baptiste qui ont relu mon jeu, donné des conseils et surtout vraiment aidé à l’organiser. Je n’aurai pas pu y arriver sans eux.

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Lucie CHOUPAUT

Lucie CHOUPAUT

Membre active de l'association eXperience, Lucie s'intéresse aux rapports entre GN et art. Ses goûts d'organisatrice et de joueuse la portent plus particulièrement vers des jeux expérimentaux d'ambiance contemporaine et réaliste.

6 réactions à Naissance et organisation d’un GN expérimental : Carmen Chabardès

  1. Merci Baptiste pour la vidéo.

  2. Ça donne vraiment envie de le jouer !!! Bon courage pour les sessions suivantes 🙂

  3. Merci pour ce chouette retour, ça donne encore plus l’envie de vivre cette expérience!

  4. Pourquoi ne pas mettre en place un mécanisme permettant aux orgas de suivre ce qu’il se passe pendant le GN ? Par exemple un confessionnal, ou une boîte aux lettres ? Ou, plus simplement, la présence d’un orga “invisible” ?

  5. Pour l’orga invisible je n’aime pas trop l’idée parce que je pense que l’autonomie des joueurs est un gros point fort du jeu. On peut se balader un peu pour prendre quelques photos (et on aurait sans doute pu le faire plus), mais dans un contexte familial très intimiste où il n’y a que 8 joueurs, c’est difficile de passer vraiment inaperçu. Le ressenti des joueurs par rapport à l’absence des orgas sur la première session a été variable : certains joueurs ont dit qu’ils avaient beaucoup aimé être seuls en jeu et d’autres ont dit que quand on était là ils nous oubliaient tout à fait. Ce serait dommage à mon sens, de limiter cette expérience de solitude des joueurs pendant le jeu.
    Pour les prochaines sessions comme maintenant on sait comment ça se passe, ça devrait quand même aller mieux.

  6. Très étonnant ce calvaire volontaire des orgas … J’ai du mal à comprendre ce qui le justifie.
    Il est tout à fait possible d’être orga et d’interpréter des personnages avec des faibles niveaux d’interaction sans être tout à fait des intrus. Des personnages observants, utiles pour relancer des choses, mais dont les joueurs finissent rapidement par oublier qu’ils sont les orgas. Est ce qu’un notaire, un ami de la famille, un voisin qui ne savent pas où se mettre dans les circonstances du décés mais qui ont été appelés, qui sont passé exprimer leur condoléance feraient tâche … mais peut être ce type de solution aurait induit une action de votre part (pour éviter l’ennui) qui aurait cassé votre consigne de silence …

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