C’est la bagarre, retour sur le test d’une règle de passage à tabac

Publié le lundi 24 septembre 2018 dans Articles

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À l’occasion de l’édition 2018 de LaboGN (une semaine de vacances et de réflexions autour du GN) j’ai voulu tester une règle de simulation de passage à tabac spécifique à un jeu en cours d’écriture : un GN carcéral violent. Terrain d’expérimentation idéal pour cela, LaboGN m’a permis d’avoir accès à une douzaine de personnes motivées pour faire semblant de se taper dessus et m’aider à affiner la règle de simulation que j’avais en tête.

D’une idée simple une pelletée de problématiques

Je ne suis arrivée pour mon atelier qu’avec un principe de base que je n’avais encore jamais testé. L’idée de la règle de simulation de passage à tabac était la suivante : pour qu’il y ait passage à tabac il faut un minimum de 3 agresseurs pour 1 victime. Deux agresseurs tiennent chacun·e un bras de la victime pendant que le 3e agresseur mime des coups de poing. Progressivement la victime décide du moment où elle se laisse aller vers le sol pour amener la fin du passage à tabac avec la simulation de coups de pieds puis l’abandon de la victime au sol.

C’est avec cette consigne minimale qu’un premier groupe de cobayes a accepté d’essayer, puis un deuxième, nous permettant de réfléchir ensemble à des questions de sécurité et de fluidité des mouvements. Nous avons également testé la simulation avec plus d’agresseurs, établissant que c’est la victime qui choisit, par le contact visuel, l’agresseur qui va lui donner des coups. La victime reste maîtresse, du début à la fin, du déroulement du passage à tabac et peut ainsi décider de raccourcir ou d’allonger la scène selon sa volonté.

De nombreux auteurs de GN avant moi ont écrit des GN violents avec notamment des règles de simulation de passage à tabac. Je précise ici que je n’avais encore jamais eu l’occasion d’en tester. Pour des GNistes habitués à des jeux de ce type, ce que nous avons mis en place lors de cet atelier n’aura donc rien de particulièrement révolutionnaire, mais cette expérience nous a permis de mettre en lumière des difficultés qu’il me semblait intéressant de partager.

article C'est la bagarre - Photo by SHTTEFAN on Unsplash

La gestion de la mixité

Le GN en cours d’écriture dont il était question ici est un jeu mixte dans lequel le genre n’a pas d’existence dans l’univers du jeu. Sans trop développer cette question puisque ce n’est pas ici l’objet de l’article, tous les rôles sont neutres et il n’existera aucun enjeu de pouvoir et de domination en rapport au genre des individus. Je pensais avoir, par l’écriture et le design du jeu, géré les questions de sécurité pour que participantes et participants du GN puissent passer un bon moment, pourtant grâce à la mixité de cet atelier à LaboGN, je me suis aperçue qu’il n’en était rien.

Lorsque j’ai demandé des volontaires pour commencer à tester la règle, ce sont des hommes cis qui se sont proposés en premier, ce qui n’avait rien d’étonnant. Les garçons sont dès l’enfance habitués aux jeux de bagarre. Il n’y a d’ailleurs qu’à observer nos GN pour constater que les femmes participent en général peu aux combats. Le faible échantillon de cet atelier n’est évidemment aucunement représentatif, mais sur 5 participantes, nous étions 4 à nous sentir terrifiées à l’idée de simuler des coups comme ça à froid et ce faisant d’être jugées sur notre performance par des hommes.

Il m’est assez vite apparu que nous avions besoin d’un moment d’atelier non-mixte pour nous exercer à simuler les coups entre nous avant de réunir les deux genres pour tester le passage à tabac en mixité. En effet, outre la barrière de la simulation des coups, comment les participantes allaient gérer de se faire passer à tabac par des hommes ? Comment les participants allaient gérer de passer à tabac des femmes ? Ce sont des questions que nous avons eu envie d’explorer, en prenant beaucoup plus de temps que ce qui était prévu initialement.

Après une vingtaine de minutes d’exercice en non mixité, nous nous sommes réuni·e·s à nouveau pour tester le passage à tabac panaché. Une femme simulant des coups sur un homme tenu par un homme et une femme et l’inverse : un homme simulant des coups sur une femme tenue par un homme et une femme.

Du côté des victimes, les passages à tabac se sont à chaque fois bien passés. Dans la mesure où c’est la victime qui contrôle le rythme des coups qu’on lui donne par son regard (il doit y avoir contact visuel entre le bourreau et la victime avant de mimer un coup) et qui décide elle même à quel moment elle décide d’aller au sol, elle se sent clairement dans une situation de jeu et de contrôle qui ne la met pas en danger. Du côté des bourreaux, certains des participants masculins ont eu du mal à vivre la simulation de coups sur une femme et la vision de la victime prostrée au sol. Du côté des spectateurs, la scène a à chaque fois été vécue comme très violente et réaliste. Les cris dans certaines des simulations ont été reçus très violemment. Nous avons cependant constaté que les participant·e·s pratiquant un sport de combat dans la vie n’ont pas été choqué·e·s par les scènes, voire ont été surpris·e·s qu’elles puissent générer un choc ou un malaise chez les autres participant·e·s. Cette constatation nous a amené à confirmer l’importance d’ateliers pré-GN pour que tout le monde puisse se calibrer au maximum.

Les ateliers pré-GN

Fort de ces expérimentations, nous nous sommes aperçu·e·s que loin d’une petite règle anodine où on fait semblant de se taper dessus, cette simulation de passage à tabac nécessitait la mise en place d’ateliers pré-GN travaillés. Outre le test de la règle en amont de manière à la reproduire en cours de jeu, l’ambiance violente du GN en cours d’écriture nécessitait d’amener une gradation dans l’intensité des ateliers.

Voici quelques pistes que nous avons notées :

  • Tester la simulation de coups deux à deux en ateliers non mixtes afin de s’habituer aux mouvements et qu’ils viennent naturellement en cours de jeu.
  • Toujours en ateliers non mixtes, tester le passage à tabac à 3 contre 1. Faire tourner pour que chaque participant·e soit à la fois agresseur et agressé. Enfin introduire 4 ou 5 agresseurs afin que les joueureuses puissent expérimenter toutes les situations qu’ils seront susceptibles de rencontrer en cours de jeu.
  • Réunir les ateliers pour des tests de la règle de passage à tabac en mixité. Faire tourner pour que tout le monde soit agresseur et agressé. Cet atelier en mixité doit prendre le temps d’amener chaque participant·e à expérimenter les différentes situations possibles et à se questionner sur son ressenti dans l’un ou l’autre cas.
  • Tester des scènes de passage à tabac où l’un·e ou l’autre des participant·e·s (bourreaux ou victime) doit utiliser le safeword CUT pour interrompre immédiatement la scène. Imposer la verbalisation du safeword en atelier vise à permettre son utilisation plus facilement en cours de jeu à la fois pour les joueureuses qui auraient besoin de l’utiliser, mais aussi pour les autres participant·e·s qui confronté·e·s à la situation seront amené·e·s à mieux y réagir.

Ce ne sont évidemment que quelques idées parmi de longues discussions au cours de cet atelier, mais il me semble qu’elles peuvent d’ores et déjà donner quelques pistes à des auteurs et autrices de GN dans un cas similaire au mien.

À titre personnel, je pense qu’il est toujours positif de faire tester les règles que l’on imagine pour nos GN à des cobayes volontaires en amont afin de pouvoir vérifier leur pertinence et les ajuster en fonction de nos jeux. Des espaces d’expérimentation comme LaboGN sont très utiles pour cela.

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Lucie CHOUPAUT

Lucie CHOUPAUT

Membre active de l'association eXperience, Lucie s'intéresse aux rapports entre GN et art. Ses goûts d'organisatrice et de joueuse la portent plus particulièrement vers des jeux expérimentaux d'ambiance contemporaine et réaliste.
Lucie CHOUPAUT

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2 réactions à C’est la bagarre, retour sur le test d’une règle de passage à tabac

  1. super intéressant, merci beaucoup.
    Tout à fait d’accord avec toi sur :
    1/ pré-tester ses ateliers / règles avant le jeu avec des cobayes
    2/ faire expérimenter le safe-word pour mieux l’investir
    hâte d’en savoir plus sur le jeu à venir 🙂

  2. J’aime beaucoup l’idée du contact visuel initié par la victime pour gérer la chorégraphie des coups : c’est à la fois élégant et sécurisant.

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