LaboGN doit mourir, vive LaboGN
LaboGN doit mourir, vive LaboGN
Réflexions sur le Manifeste de la Rage
C’est pas pour rien qu’on pose en squat
C’est pas de rire que l’on mourra
THÉA, « Grisaille »
À LaboGN 2026, j’ai organisé un temps de discussion autour du « Manifeste de la Rage » de batiste carpinetty, « LaboGN doit mourir, vive LaboGN », auquel une douzaine de personnes a participé. Je me propose ici d’en faire un retour subjectif, basé sur les notes prises et mes ressentis. Merci à batiste d’avoir permis cette discussion et de nourrir la réflexion depuis la position de quelqu’un que la crise de l’an passé a exclu.
La discussion a été structurée en plusieurs phases : d’abord, un premier temps d’accueil des ressentis, puis une discussion silencieuse (un temps d’arpentage de la salle où les participant·e·s étaient invité·e·s à réagir par des post-its), un temps d’échanges en trois groupes plus petits et un moment final de restitution.
Durant le premier temps, des ressentis assez négatifs ont pu émerger : en particulier, plusieurs des participant·e·s ont été rebuté·e·s par une forme perçue comme trop ampoulée et élitiste, rendant le manifeste souvent cryptique et peu accessible. Une fois cet obstacle franchi collectivement, d’autres aspects sont remontés : un désaccord avec « l’encroûtement » supposé de LaboGN, étant donné que ce projet est porté chaque année par des personnes différentes, avec un peu moins d’un tiers de primo- ou deusio-laborantaines par an ; un rappel que le terme « vacances autogérées » n’apparaissait déjà plus sur le site au moment de la publication du manifeste ; la notion critiquée d’(auto-)exclusion étendue aux ancien·ne·s, dont beaucoup ne viennent plus car iels ne se retrouvent plus dans ce projet. Au-delà de ces désaccords, plusieurs constats convergent avec le manifeste, et des échanges sur la stratégie ou le fond ont pu avoir lieu.
LaboGN, politique ou escapiste ?
D’une part, il existe effectivement une tension entre deux visions de LaboGN : celle qui privilégie l’expérimentation, l’organisation collective et la production théorique et politique, et celle qui voit dans ce moment un temps de repos collectif. À titre individuel, je ne pense pas que cette tension, sans doute insoluble, soit véritablement problématique : l’équilibre est subtil, et une personne venant chercher uniquement l’un ou l’autre n’y trouverait sans doute pas son compte, mais il me semble possible de venir chercher le ressourcement tout en s’investissant dans une vie collective complexe et politiquement engagée. Mais on retrouvera peut-être là mon goût personnel pour se prendre la tête.
Nous nous retrouvons également dans le constat que LaboGN, dans ses efforts pour se politiser au fil des ans, en vient paradoxalement à dépenser beaucoup d’énergie collective, potentiellement révolutionnaire, à créer un espace hétérotopique, c’est-à-dire radicalement distinct de la réalité « ordinaire » de tous les jours. « On veut changer le monde mais toute notre énergie est consacrée à faire vivre LaboGN », déplore un·e participant·e.
On peut ainsi déplorer ce gouffre énergétique et se demander si nos efforts ne seraient pas mieux investis ailleurs ; ou bien regretter de ne pas pousser le curseur plus loin pour faire de LaboGN une Zone Autonome Temporaire, concept cher à batiste et que l’on peut penser incompatible avec l’aspect légaliste de LaboGN – en particulier la location d’un site. Là encore, mon avis est que l’hétérotopie LaboGN est profondément formatrice, constituant pour beaucoup de Laborantaines une première expérience d’auto-organisation ; et pour d’autres, plus accoutumées aux milieux anarchisants, une expérience remarquable à rebours de la pureté militante dont nos milieux, notamment queer, souffrent. Car tel est le paradoxe sur lequel vit LaboGN : s’y rencontrent à la fois des rôlistes blanc·he·s et cis éloignés de l’engagement politique et des personnes minorisées fortement politisées. Et malgré les clashs qui émaillent l’organisation à l’année, force est de constater qu’in situ, ça ne marche pas si mal que ça – écrivant dans la fièvre du retour du Labo et fort·e de mes déceptions face au milieu trans tout aussi blanc et nettement moins prompt à faire son auto-critique, c’est avec gratitude et optimisme que je souhaite, comme batiste, que LaboGN renaisse, se réinvente et continue sa route.
GN partout, Labo parfois
Un point particulièrement stimulant du manifeste est celui qui appelle à occuper l’espace public autrement, à ne pas se confiner à des MFR ou des lycées agricoles tels qu’ils nous accueillent chaque année depuis plus de dix ans. Nous ne pouvons qu’être surpris·es que des formats similaires ou alternatifs n’aient pas vu le jour ailleurs, que LaboGN soit en effet le dernier bastion visible de l’expérimentation GNistique en France (mais pas en francophonie, nos ami·e·s belges restant sur la brèche avec BEtaLARP et d’autres manifestations – j’ignore hélas ce qui se passe en Suisse, au Québec ou en Afrique francophone). À l’incitation à organiser LaboGN selon d’autres modalités d’hébergement, cependant, se heurte l’accessibilité : jouer en squat, c’est exposant pour bien des personnes, notamment trans et racisé·e·s ; c’est également un frein à l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite (peu de squats sont accessibles) et à bien des personnes neurodivergentes et psychiatrisées. Jouer en squat, j’y songe (et je m’engage ici à faire une proposition au squat d’activités local), mais pour LaboGN, les MFR devront faire l’affaire – porte d’entrée politisante et GNisante, elle ne doit pas être la seule, mais conserver un bas seuil.
Car oui, en vérité, LaboGN n’est pas si difficile d’accès que ça. Bien que des choses soient à revoir, notamment la complexité des documents partagés, c’est un espace où la transmission existe, où de nombreuses personnes font un travail titanesque d’explicitation et de passation, et où chaque année, de nouvels arrivant·e·s se saisissent de tâches collectives. Combien d’espaces autogérés prévoient des temps d’accueil des nouvelles personnes à chaque réunion ? Combien dédient un mandat spécifique à cela ? Combien, encore, pratiquent le prix libre à cette échelle ? Le seuil peut sans doute être encore rabaissé ; mais cela ne peut se faire qu’en dialogue avec une radicalité politique dont on ne doit pas ignorer qu’elle puisse aussi constituer un obstacle – et pas seulement au confort des privilégié·e·s.
Alors, la réciproque : les espaces de lutte s’invitent dans LaboGN, mais LaboGN peut aussi s’inviter dans les espaces de lutte. Je me prends à rêver d’une anthologie du GN politique, avec des jeux prêts à jouer sur les ronds-points ou dans les AG. Allez, ça vous dit, l’an prochain on fait ça dans l’écriture de jeux en une semaine ?
Sortir de la « micro-utopie »
Le Manifeste de la Rage contient les graines d’une massification. D’un décloisonnement du GN autant que de sa multiplication, « [a]vec en perspective que 80 personnes deviennent un jour prochain des centaines de milliers ». À la raréfaction des événements GNistes – Nuits du Huis-Clos et GNiales en tête – s’ajoute leur cloisonnement, la difficulté à toucher des publics non-GNistes. À ce titre, pourtant, il me semble que LaboGN est un exemple à suivre : ces dernières années, chaque édition accueille de nouvelles personnes étrangères au GN. Cette année 2026 en particulier, j’ai personnellement échangé avec une demi-douzaine de personnes n’ayant jamais fait de GN auparavant – échantillon non exhaustif. LaboGN semble désormais attirer deux publics convergents : les amataires de jeu de rôle et les personnes ayant une sensibilité libertaire, en particulier queer.
Reste à sortir du Labo. Soixante personnes par an, c’est peu, et il me semble que nous sommes beaucoup à ne jouer qu’à ce moment-là, à ne pas sortir notre pratique ludique (voire ludico-politique) de LaboGN. LaboGN est également pour beaucoup le seul moment où pratiquer l’organisation collective sur un modèle tendant à l’horizontalité : tout cela entretient le Labo comme une « bulle », et limite ses impacts autres qu’individuels.
Plutôt que la massification, l’objectif qui est ressorti des discussions est celui de l’essaimage – des Laborantaines, individus ou groupes, s’établissant hors du temps et de l’espace du Labo pour y organiser des jeux et des expériences collectives. Ce phénomène semble rarissime, malgré le regain d’enthousiasme qui suit souvent le Labo (et dont je profite aujourd’hui pour écrire). Il est difficile d’émettre des hypothèses précises sur le pourquoi, au-delà de la pression exercée par le capitalisme et qui pousse chacun·e à revenir à des activités qualifiées de « productives ». L’appel voilé à la grève dans le texte de batiste prend alors son sens. Il me semble aussi que les conditions matérielles de tenue des jeux sont de plus en plus difficiles à réunir : ayant été chassé des universités où se tenaient généralement les Nuits du Huis-Clos, le GN se trouve à la merci de bailleurs privés aux tarifs mirobolants. À moins de squatter. Cf plus haut.
Jouer davantage en ville ou en rase campagne, faire du huis-clos un ciel ouvert, réinventer une nouvelle fois nos façons de jouer – garder les avantages du chamber larp, son temps réduit et son prix bas, et en faire quelque chose de déployable hors les murs. Une belle perspective.
Le style, la fame et l’autogestion
« Le verrou invisible c’est la légitimité », écrit batiste ; et me voici, après cinq labos et demi, un bouquin et une production théorique conséquente sur le GN, à admettre que je fais partie des cool kids et que je ne suis pas légitime, précisément, à écrire sur cela. Si je compare LaboGN au Knutepunkt, le constat est élogieux : ici, tout le monde fait la bouffe, tout le monde fait la vaisselle ; je ne vois pas de stars avec leurs coteries (ou si peu en comparaison des « cours » observables lors de la convention nordique) ; les ancien·ne·s se mêlent aux nouvels au petit déjeuner. Pour autant, le LaboGN sauce horizontale est une do-it-cratie, une tyrannie des gens qui font ; et je les aime, ces gens qui font, et je tâche d’en faire partie, même si la dépression a fait obstacle à mon investissement cette année ; et je vois qu’iels font de leur mieux, que nous faisons de notre mieux ; mais à la fin… C’est ciel qui fait qui décide. Et c’est un problème. Faute de structures véritablement décisionnaires, la plénière ne réunissant guère qu’une dizaine de personnes sur un bon jour, nous sommes collectivement soumis·es à qui voudra bien faire ce qu’il faut faire – avec la difficulté, ensuite, à contester ce qu’une poignée de personnes s’est mise en burn-out pour réaliser.
Durant la discussion silencieuse organisée lors de l’atelier, le nom de Starhawk est revenu, avec le constat qu’elle fait dans Comment s’organiser : lorsqu’on s’organise collectivement, il faut faire la place à la reconnaissance pour les personnes qui s’investissent, y compris lorsqu’on vise à l’horizontalité. Je ne pense pas que nous ayons cela à LaboGN : « le travail paie », en quelque sorte, c’est la joie de l’événement qui nous rémunère. Mais lorsque des efforts tombent à l’eau ou passent à côté, comme il en a été l’an passé lors de la crise qui a éclaté autour de la rémunération d’un·e intervenant·e antiraciste, comment ne pas céder à l’amertume ? « Plus on essaie, plus on merde », a ainsi déclaré un·e participant·e à l’atelier. C’est vrai ; et on essaie quand même. Le Manifeste de la Rage est une des multiples entrées qui nous rappellent que l’on merde ; peut-il aussi contribuer à reconnaître le travail qui est fait ?
Notre blanchité
Lors de l’atelier, nous n’avons pas parlé de blanchité. Pire, dans l’atelier de la veille, « Démasquer la suprématie blanche » organisé par Rhiannon et Océane, nous n’avons pas vraiment parlé de blanchité non plus. Ce n’est pas un manque de volonté, je crois ; mais c’est une fragilité blanche. Une peur de mal faire. Une peur d’être pris·e à mal faire. C’est une ignorance. Un gouffre. Un néant. Une incompréhension des mécanismes racistes qui structurent la société depuis ses racines.
C’est peut-être plus profond que ça. Je ne sais pas. « Peut-on sauver le GN ? », ai-je sobrement titré un second temps de discussion, auquel nous n’étions que quatre cette fois. Le GN est-il irrémédiablement un loisir de blanc ? J’aurais beaucoup à écrire là-dessus, et ça ne serait pas toujours optimiste. Je ne crois pas que ce soit le lieu.
Je voulais juste constater cet échec. Le Manifeste de la Rage a pour sous-titre « Pour un jeu de rôle grandeur nature au-delà de la lutte des races », et lorsque nous en avons parlé, nous avons laissé la race hors de la discussion. Encore.
« Vous n’êtes pas le sujet », assène batiste. Nous ne sommes pas le sujet, mais nous sommes bien « concerné·e·s » par le racisme. Tâchons de nous en rappeler. Et de faire mieux, d’année en année.
Je crois que c’est déjà le cas. On contextualise davantage. On joue moins d’histoires éloignées de l’expérience des autaires. L’étape suivante, c’est de favoriser les jeux écrits par des personnes racisées. De ne pas écrire pour notre nombril, mais penser vraiment une accessibilité au-delà de la blanchité. Au-delà du capitalisme, aussi. Favoriser les formats courts, la gratuité. Faire des partenariats avec des assos antiracistes, écrire des jeux avec ces personnes. Ne pas mal le prendre quand on nous répond avoir mieux à faire. Avoir l’humilité d’accepter quand on nous dit qu’on fait de la merde. Ne pas faire de « GNiste » une identité, mais un mode d’action sur le monde. Éviter de faire du GN comme on fait du tourisme.
Reconnaître, aussi et à rebours, que nos GN expérimentaux sauce LaboGN, même s’ils sont gratuits ou presque, ont un coût d’accès plus élevé que des mass larp belges où un fan de Game of Thrones peut sauter dans un costume et venir kiffer sur des références pop. Bref, là encore, refuser la pureté. Comprendre l’accessibilité comme un processus multidimensionnel, en constante mutation et impossible à figer dans dix règles ou dans cent.
Le racisme est l’une des forces les plus profondément structurantes de la société. Il suinte de partout et fonde nos modes de vie, nos consommations, quels métiers nous faisons ou à quels loisirs nous avons accès. Le racisme est là lorsque le lieu que nous louons pour LaboGN refuse que nous fassions le ménage et qu’une femme noire et un homme blanc viennent passer la serpillière entre nos tables de petit déjeuner. Il est là, et vraiment je ne pourrais jamais insister assez sur ce fait, quand nous achetons des bracelets fluo jetables (j’ai grincé des dents cette année) ou des costumes sur Temu. Mais il est aussi dans le lithium de nos PC et dans la récolte de nos légumes.
Le racisme est partout. Il ne se résume pas à ses manifestations extérieures, les discriminations raciales, et à nos actes individuels. Comprendre que le racisme est partout c’est comprendre qu’il est inévitable et composer avec. Ne pas se contenter de « ne pas être raciste », mais examiner les façons dont inévitablement nous le sommes. Faire face à la tension. Faire des choix, en sachant qu’ils sont tous mauvais sous le capitalisme – mais sans se résigner.
LaboGN est un espace lourd pour les personnes racisées. Un espace où on leur demande de la pédagogie – même lorsque des personnes sont désignées comme référentes pédagogie et qu’elles n’en font pas partie. C’est un espace lourd par sa blanchité même, de couleur et de culture. Il va falloir faire mieux. Au moins ai-je la certitude qu’activement, nous essayons. Puissions-nous essayer mieux et faire davantage.
Conclusion
Cet article ne se veut pas être une réponse au manifeste de batiste, mais un instantané de réflexions collectives qu’il a fait naître. Nous aurions pu en discuter longtemps, et j’espère par mon rendu subjectif contribuer à prolonger la discussion.
Les informations auxquelles j’ai accès – hors Facebook et plus vraiment dans « le milieu » – me donnent l’impression que le GN en France stagne, qu’il n’est plus si riche et vibrant que lorsque je l’ai connu – depuis Toulouse, à l’époque de l’association Mur Blanc, des Nuits du Huis-Clos et même d’Une tranche de toi (jeu que, par ma critique, j’ai contribué à déprogrammer). LaboGN lui-même produit et organise moins de jeux chaque année, et surtout moins d’ateliers, d’après les chiffres compilés par PierreO[1] sur la base des programmes annuels (qui contiennent eux-mêmes environ un tiers ou moins de ce qui est effectivement organisé durant le Labo).
Dès lors, nous avons deux choix : péricliter ou nous réinventer. Si nous optons pour le second, alors il est capital que nous intégrions nos nouvelles pratiques dans des réflexions sur l’écocide et le changement climatique, le racisme, le capitalisme et tous les systèmes d’oppression qui structurent la société. Le GN ne peut être des vacances que pour une poignée de privilégié·e·s qui traversent l’Europe en avion. Nous avons, je crois, le devoir de faire mieux, sous peine d’être frappé·e·s d’obsolescence – et de nourrir les dynamiques fascistes et réactionnaires faute de s’être appliqué·e·s à contrer l’air vicié du temps.
LaboGN peut faire mieux que ça. Sans cesser, il le fait déjà. Qu’il ne soit pas seul.
[1]Voici quelques limites à ce graphique identifiées par PierreO :
- « J’ai intégré ce qui était mentionné comme « expérience » dans les items qui semblaient les plus proches pour ne pas faire une ligne dédiée avec très peu de données.
- Les activités ajoutées au planning en cours de Labo n’apparaissent pas, mais pourraient mériter une recherche si les archives existent.
- L’évolution vers l’horizontalité a beaucoup changé le fonctionnement et les propositions. Si nous revenons sur les premières années, je pense qu’il y avait peu d’activités qui se rajoutaient en cours de semaine.
- Le tableau ne permet pas vraiment de distinguer les expérimentations/productions théoriques autour du GN. »
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