Manifeste de la Rage

Pour un jeu de rôle grandeur nature au-delà de la lutte des races.

Pourquoi ce manifeste ?

Le Manifeste de la Rage a pour visée l’avènement d’un nouvel écosystème décentralisé de recherche, d’expérimentation, de soutien et d’acculturation au jeu de rôle grandeur nature, dans la géographie que l’on appelle communément France, sans s’y limiter.

Il refuse le statu quo où une élite culturelle, garante d’un héritage riche mais déclinant, se recroqueville sur l’existant par peur de perdre ledit héritage, au risque – déjà bien avancé – de produire l’effet inverse de celui affiché.

Dans les années 2000 et 2010, la communauté française de pratiquant·es du jeu de rôle grandeur nature bénéficiait d’une foisonnante architecture d’événements, en partie coordonnée par la FédéGN, articulée autour de trois items : les Nuits du huis clos à partir de 2004, les GNiales dès 2005, et LaboGN depuis 2014.

Les Nuits du huis clos étaient des conventions urbaines d’une soirée, payantes ou gratuites, principalement sur réservation. Un lieu, des jeux, une porte d’entrée pour le milieu. Quasiment annuelles de 2004 à 2018 et réparties sur tout le territoire, le concept ne semble désormais plus subsister qu’en Bretagne.

Les GNiales étaient des conventions urbaines de deux jours, payantes ou gratuites, ouvertes à toustes. Un point d’appui pour la communauté nationale et internationale, entre pratiques récréatives, échanges divers sur le médium, débats de fond, éclairages théoriques et perspectives pratiques. La dernière édition parisienne de 2022 a été annulée, faute de pré-inscriptions.

LaboGN se définit encore sur son site Web comme « une semaine de vacances autogérées autour du jeu de rôle grandeur nature (GN) ». Un événement rural d’une semaine donc, payant, exclusivement sur réservation. Un peu moins d’une centaine de personnes, de l’organisation collective, un programme constitué par les participant·es pour les participant·es, comme une itération des GNiales qui s’offre davantage de temps. LaboGN a été organisé presque tous les étés depuis sa création.

 

Seum partout, justice nulle part

La rage est l’écho d’une colère, d’un dépit, d’une déception, d’une injustice. C’est une envie violente et passionnée qui cherche un débouché. C’est également une maladie mortelle transmise par la morsure des vampires. Un poison. Un venin. Un seum.

 

« Une semaine de vacances autogérées ». Aussi brillante soit la flamme que cette promesse puisse générer, elle ne réchauffe pas tous les corps de la même façon. Il y en a d’ailleurs certains qui s’y brûlent fortement et en conservent d’indélébiles lésions. De récents conflits autour de la question de l’antiracisme dans le jeu de rôle grandeur nature ont conduit à des exclusions du collectif LaboGN, considérées à tort comme des départs volontaires. L’auto-exclusion est un mythe : c’est juste l’expression d’une stratégie de survie qui acte une exclusion de fait. Un an plus tard, tout le monde a mal, à des degrés divers, essaie de se reconstruire et on compte les points. Joie.

 

Mais cet épisode ne doit pas éclipser ce qui pour moi est le fond du problème, et sur quoi j’alerte depuis des années : la centralité du dernier bastion autoproclamé de la recherche et de l’expérimentation française en matière de jeu de rôle grandeur nature. Qui se bagarre avec son ambivalence, entre « vacances » et « travail militant ». Avant les personnes racisées qui refusent leur statut de tokens corvéables à merci, tel·les des PNJ en position idle qui attendent la caresse sur leur chevelure crépue, il y a eu l’injonction au Pass sanitaire, la violence de la police du care, la réactance vis-à-vis de toute posture révolutionnaire. Et ça commence à faire beaucoup de cire qui coule et ronge la chair.

 

Qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions. LaboGN est un projet vibrant. Un laboratoire fascinant, qui a su se réinventer en profondeur plusieurs fois depuis la première édition. Un collectif dépositaire d’une décennie de tâtonnements, de bagarres et de vraies victoires sur l’obscurantisme et le patriarcat. Sauf que, déso pas déso : c’est bien mais ça ne suffit pas.

C’est désormais un véhicule trop petit et trop isolé pour continuer à croire qu’il peut à lui seul contenir autant d’aspirations.

En ce printemps naissant et alors que les bourgeons du renouveau fleurissent, ce manifeste est un appel à refuser de subir le poison isolationniste, à embrasser l’altérité, la diversité et la bizarrerie, à faire preuve de générosité malgré l’angoisse de l’inconnu, à prendre du recul sur nos positions, nos situations, nos privilèges, à accepter sans vexation et avec humilité que nous ne sommes pas le sujet, que nos divergences n’ont pas le luxe de la rivalité, toutes entières qu’elles devraient être canalisées vers l’irrigation d’un archipel de solidarités.

 

SEUM de toutes les géographies, unissez-vous !

 

 

batiste carpinetty – Toulouse, 1 avril 2026

Le Vœu d’Anarchie

  1. LaboGN doit mourir.
  2. Ne jamais s’arrêter de danser.
  3. L’État n’est pas la solution aux souffrances du prolétariat.
  4. Abattre les murailles.
  5. Refuser les seuils.
  6. Mettre un terme à la fragilité blanche.
  7. Embrasser l’émancipation.
  8. Les GNistes de demain ne seront pas celleux que vous croyez.
  9. Accepter que l’on ne sait pas.
  10. LaboGN doit renaître. Dix fois. Cent fois. Mille fois.

 

1. LaboGN doit mourir.

LaboGN n’est pas une utopie. C’est un embryon de projet politique qui ne s’assume pas et est parasité par des contraintes logistiques, géographiques, financières, institutionnelles, ainsi que par la nécessité de maintenir à tout prix la tenue de l’événement année après année. Aussitôt l’été consommé, la machine reprend de plus belle sa quête angoissée du nouveau château, du nouveau lycée agricole, de la nouvelle forteresse retirée du monde où redéployer dare-dare cette cessation du travail tant espérée par les victimes d’un capitalisme carnassier encore timidement tempéré par les conquêtes sociales arrachées au patronat français tout au long du 20ème Siècle.

 

LaboGN est opaque. En consumant l’intégralité de l’énergie des membres de son collectif dans des chantiers organisationnels orientés vers sa survie, il ne reste aucune place pour la publication de retours d’expérience, de réflexions critiques, de productions théoriques, de contenus pratiques. De communs, en somme. Son héritage ne subsiste dès lors qu’au travers des récits oraux des quelques privilégié·es ayant « fait LaboGN », renforçant la prédominance d’une caste qui s’ignore, difficilement intégrable en dehors de la cooptation.

 

LaboGN doit mourir. Accepter de s’endormir un automne à l’ombre d’un arbre au feuillage rougeoyant. Reposer ses membres endoloris à la chaleur du soleil couchant. Valider que, peut-être, il n’y aura rien d’autre à la clé qu’un infini sommeil apaisant.

 

2. Ne jamais s’arrêter de danser.

« Dansez, dansez, sinon nous sommes perdu·es. » Pina Bausch

 

Ou pas. La critique acérée de l’existant et de l’absent ne doit pas être un prétexte à stopper le mouvement. Condamner seul le projet d’émancipation salutaire que les congés payés peuvent constituer pour les personnes salariées concernées ne va pas loin. Ce n’est pas l’enjeu ici. Pour autant, c’est aussi un juste rappel que le salariat n’est pas le monde. Que nous ne dansons pas forcément en cadence, ni même le même pas.

 

La différence est un besoin et l’universalisme républicain, dans son refus systémique de la considérer, un grave danger. Le projet d’émancipation des un·es ne sera jamais accompli tant qu’il se fera au détriment de celui d’autrui. La critique, comme le seum, sont des carburants. Dans notre malheur, ils sont illimités. Alors abreuvons-en sans retenue nos vaisseaux pour la course vers un futur moins vieux.

 

3. L’État n’est pas la solution aux souffrances du prolétariat.

« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793

 

L’État, forme politique du privilège. L’oppression organisée au profit d’une minorité. Le monopole légitime de la violence, de la bienséance, du choix des couleurs de peaux et de pantalons. L’État est si puissant en nous qu’il arrive à faire croire qu’il est le mécène bienveillant de ce que la société produit de meilleur.

 

Mais le meilleur, c’est nous. Nous n’avons pas besoin de l’État pour nous organiser, nous nourrir, nous vêtir, nous chauffer, rire, nous aimer. Et quand nous avons besoin de ce que l’État a pillé, de la sécurité sociale à l’oisiveté, il nous revient le droit de le revendiquer. Investir les congés payés pour s’incarner ardemment dans d’autres personnages, soit. Mais la grève, qu’elle soit partielle ou générale, n’est pas un moins bon véhicule au jeu de rôle, à la pulsion de vie et au dessin expérimental de futurs plus désirables.

Arrêtons de demander la permission. Prenons le pouvoir sur nos désespoirs.

 

4. Abattre les murailles.

Se positionner à raison contre les frontières ne prémunit pas du spectacle d’autres remparts qui se bâtissent un peu partout. Que le dôme soit de fer, d’or massif ou une simple palissade en bois, le constat est le même : le repli sur soi ne peut mener à l’ouverture.

 

Se contraindre à respecter le droit à la propriété en louant à des prix exorbitants des équipements collectifs pour y tenir des conventions, au détriment de toutes formes d’occupations alternatives, n’est pas la seule voie à suivre. Il y en a d’autres, de la mise à disposition à titre gracieux au squat en passant par la réappropriation de l’espace public et la construction de toutes pièces de nouveaux bâtiments, qui conviennent tout autant.

 

Nous ne sommes pas tributaires du monde raciste, sexiste, validiste, spéciste et de tout ce que vous identifiez d’autres que nous laissent les Anciens. La pluralité des tactiques nous autorise à faire tomber les murs à notre portée, à saisir les prairies verdoyantes et les pommeraies desquelles ils nous coupaient, et à aider qui le demande à y ciseler sa propre autonomie. À accepter aussi de perdre en partie le contrôle et à en voir d’autres élargir la fenêtre en nous dépassant au Ponant.

 

5. Refuser les seuils.

Après l’enceinte, assaillir la herse. En tordre les barreaux jusqu’à y faire passage, pour toutes les tailles de corps, de destins et d’usages.

Aujourd’hui encore, le verrou invisible c’est la légitimité. À quoi bon payer moitié moins si des regards austères forment le comité d’accueil ? À rouler l’asphalte sur des régions entières pour trouver à l’arrivée des portes inaccessibles ? À obtempérer à l’injonction autogestionnaire dans des cadres dont, du design, suinte de l’hostilité ?

Parler de légitimité, de son absence et des efforts collectifs à fournir pour détruire ce dernier champ de force, c’est mettre en lumière que nous ne sommes pas toustes à égalité face au fronton du Temple. Que l’ail nous brûle la peau. Que même une invitation sincère ne peut faire abstraction d’un seuil adapté. Et que ce n’est pas au faible d’en être le charpentier.

 

Il y a déjà de belles initiatives de refus des seuils à l’œuvre : tant mieux. Restons en permanence à l’écoute des signaux faibles pour éviter de s’en satisfaire.

 

6. Mettre un terme à la fragilité blanche.

« Ne vous inquiétez pas, vous redeviendrez Blanc·hes à la fin. » Leo Branton Jr.

 

La culture française est raciste. La société française est raciste. De Cayenne à Nouméa, l’empire colonial français n’a jamais pris fin. Il imprègne toujours structurellement cette culture et cette société. Le refus d’accepter ce constat et le fardeau qui va avec, bien supportable au regard des privilèges qui l’accompagnent, saborde toute velléité de progrès. Dire « vous n’êtes pas le sujet » signifie « arrêtez de le prendre pour vous ». Le stress racial que vous ressentez à l’évocation dudit sujet n’est rien en comparaison des radiations que nous prenons à longueur de journées.

 

La lutte des classes qui nous reste à mener ne peut souffrir une telle division entre enfants d’un humanisme qui ne voit pas les couleurs et gosses de rues rêvant d’un monde sans prédateurs. Arrêtez d’être solidaires dans votre blanchité pour maintenir la paix. Arrêtez de dépenser tant d’énergie à prouver votre angélisme. Vous. N’êtes. Pas. Le. Sujet. Retournez vos propres colères et culpabilités contre les mécanismes qui permettent au colon de subsister en nous. Refusez de mettre en scène et de jouer goulûment nos histoires sans nous consulter. Aidez-nous à écrire nos récits et sachez écouter. Nous on ne fait que ça depuis que nous sommes né·es.

 

7. Embrasser l’émancipation.

« On ne veut pas des miettes, on veut la boulangerie. » Slogan des Gilets jaunes

 

Quand les pires criminels de silicone viennent y puiser leurs nouvelles coercitions, sans considération aucune pour les avertissements aux racines même du genre artistique, l’on peut déterminer que la dystopie a désormais fait son temps. Le capitalisme est une fournaise perpétuellement insatisfaite qui avale tout. Transforme en tourisme malsain ce qu’il effleure. Dépolitise chaque art qui passe à sa portée. Et pose, de fait, la question suivante : qui peut encore jouir de l’expérience indolore de mondes terrifiants, de privations de libertés, de violences et souffrances tant physiques que mentales, quand dans le quotidien notre vie en est déjà remplie ?

 

Dépasser la dystopie est un projet politique salvateur. Continuer à mettre en lumière les risques qui nous guettent n’est pas devenu vain, mais le plaisir glissant et l’énergie que l’on y consacre sont sérieusement à questionner. Il est grand temps d’inventer de nouveaux imaginaires vecteurs d’émancipation, de nouveaux cadres sans complaisance aucune pour les oppressions du réel, de nouvelles pistes d’envol à emprunter en commun. Jouer pour penser des futurs plus désirables et panser le présent.

 

8. Les GNistes de demain ne seront pas celleux que vous croyez.

Jouer est un merveilleux vecteur d’expérimentation « gratuite ». Des groupes de parole de femmes jouant au Loup-garou pour apprendre à s’affirmer face à leurs maris violents et lutter contre les féminicides aux entraînements de Camps Climat visant à éteindre la peur de la police, il y a une multitude d’usages possibles autres que récréatifs du jeu de personnage.

 

Je ne connais pas les statistiques actuelles et je m’en fous un peu. Pas besoin de l’INSEE pour voir qui en 2026 joue. Si les associations ou les salons mondains n’accueillent qu’une partie de la camaraderie, sortons dehors pour nous faire de la place. Allons investir les places, les allées, les squares et les pavés, les Zones À Défendre tout comme les MJC, les luttes syndicales, la résistance armée, que ce soient de cailloux, de plumes ou de mousquets.

 

9. Accepter que l’on ne sait pas.

S’accrocher à la tradition a un caractère rassurant. C’est connu, reconnu, les souliers ont la taille convenue. S’instaure alors une intolérance à l’incertitude qui transforme le rituel, le faire ensemble, en un coffre imprenable et lourdement défendu.

 

Ne pas faire de place à ce que l’on ne connaît pas, que l’on ne comprend pas ou que l’on refuse de comprendre, sur des présupposés nihilistes et par peur de la submersion, revient à promouvoir une tyrannie de l’absence de structure. Un groupe sans structure revendiquée, que ce soit pour tout ou un sujet donné, hérite alors de celle qui régit l’échelon supérieur, oppressions à la clé. Et ça ne fait pas rêver.

 

Ritualiser l’accueil de l’inconnu n’est pas un impossible, ça en devient vertu. Il est un équilibre précaire à trouver entre se renier et nourrir une joie sincère d’embrasser l’indécis. Le gain collectif de ce beau chantier se révélera peut-être bien à jamais indicible ou bien tout autant nous rendra invincibles. Alors à nous d’y croire et de lâcher la prise.

 

10. LaboGN doit renaître. Dix fois. Cent fois. Mille fois.

« Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution. » Emma Goldman

 

L’hiver a passé, endormi sous son pin parasol. Il remonte du Tartare pour la résurrection. Bien à vous le plaisir d’en cueillir les pignons.

 

À celleux qui cette fois ne seront pas de la fête, par seum, manque d’argent ou fort éloignement. Il n’est pas nécessaire de s’isoler du monde pour expérimenter ce « loisir » autrement.

 

À celleux qui maintiennent la bougie allumée. Continuez, s’il vous plaît, mais en humilité. Avec en perspective que 80 personnes deviennent un jour prochain des centaines de milliers.

 

À toustes celles et ceux qui liront cette farce, faites bien au final ce que vous voulez. En n’oubliant jamais où vous vous situez.

 

La version .pdf du manifeste à télécharger : Manifeste de la Rage

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Artiste trans·disciplinaire, à mi-chemin entre les médiums analogiques et numériques. Je m’intéresse tout particulièrement aux liens entre expérimentation ludique, entraînement tactique et réflexion sociétale.

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batiste carpinetty

Artiste trans·disciplinaire, à mi-chemin entre les médiums analogiques et numériques. Je m’intéresse tout particulièrement aux liens entre expérimentation ludique, entraînement tactique et réflexion sociétale.

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1 réponse

  1. Axiel dit :

    Merci pour ce texte stimulant, bien que je ne puisse prétendre tout saisir. À relire !

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