Ateliers : De l’art d’aimer (Ars Amandi)

Publié le mercredi 1 juillet 2015 dans Articles,Slide

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Ars amandi bandeau

Contexte

Le 21 juin 2015 se tenait en Belgique un atelier préparatoire au jeu CLONES de GAROU asbl. Durant cette journée d’atelier, nous avons entre autres abordé la simulation de l’intimité dans ce jeu. Et nous l’avons basée sur la méthode Ars amandi et son guide « One guide to the Ars amandi workshop » d’Emma Wieslander (à l’origine de la méthode). Vous trouverez les liens à la fin de cet article.

Cet article propose de vous expliquer ce que nous avons fait et ce que nous en avons retiré. Libre à vous d’en faire ce que vous voulez.

De l'art d'aimer - CLONES

Deux parties

L’atelier était séparé en deux parties. La première expliquait comment se passait l’intimité dans le monde du jeu car la sexualité telle qu’on la connaît aujourd’hui n’existait plus. La seconde partie visait à expliquer ce qu’était la technique et l’expérimenter de façon pratique.

Partie 1 : La méta-technique diégétique

Nous avons expliqué que les relations sexuelles n’existaient plus, que le clone n’avait plus d’instinct de reproduction, ni le désir qui y est associé, ni de sensations aux zones érogènes, ni même d’orgasmes. Sans rentrer dans les détails du jeu (ce n’est pas le propos), c’était en toute logique avec l’univers de jeu. Cela nous permettait donc de placer le postulat de base qui était que les échanges intimes avaient donc évolué pour en arriver aux caresses et notamment au niveau des mains car très sensibles. En aucun cas il s’agissait de faire une comparaison entre les organes sexuels et les mains, cela aurait pu être risible. Non, les mains étaient juste connotées.

Voilà donc la technique de l’Ars amandi rendue diégétique. Ce n’est donc pas une simulation de l’acte sexuel, c’est l’acte pour ce qu’il est. Il est vu/vécu/perçu tel qu’il est pratiqué.

Bien sûr on peut discuter du fait que les lèvres et autres parties sensibles de l’anatomie pourraient tout aussi bien remplacer les mains, mais nous avons arbitrairement limité la technique à cette zone (pas les avant-bras/bras/épaules/cou/oreilles/figure) afin de limiter le facteur « gêne » (voir ci-après). C’était une vérité (règle/coutume/etc.) en jeu comme hors-jeu. Et comme notre jeu ne se voulait pas axé uniquement ou fortement sur les relations intimes, il nous paraissait opportun de ne pas utiliser cette technique avec trop de liberté d’action.

Une fois expliqué que le besoin de partager un amour, une intimité passait par les caresses au niveau des mains et de ce que cela impliquait, nous sommes passés à l’explication pratique.

Pourquoi l’Ars amandi ?

Pour nous, c’était une façon de diminuer la gêne que l’on peut éprouver en jouant des moments intimes et émotionnels forts. Sans cette gêne, il nous paraissait plus difficile de parvenir à des émotions fortes. Donc il n’était pas possible de passer par un système de simulation (non-discret) qui retirait toute gêne (enveloppes, cordelettes, récits, etc.) et nous ne souhaitions pas non plus mettre un contexte si fort qu’il risquerait de forcer la déconnexion du personnage (trop de bleed tue le bleed). Dans ce cadre, l’Ars amandi s’imposait comme solution parfaite.

Même si nous avons placé le curseur gêne assez bas en limitant les échanges aux mains uniquement, les exercices pratiques décrits ci-après peuvent tout à fait convenir à des échanges couvrant d’autres zones du corps.

Système de simulation (règles)

Voici les consignes que nous avons données :

  • Les relations intimes sont concrétisées par le toucher (caresses et massages) en le limitant aux mains uniquement (pas de baiser sur les doigts, etc.)
  • Le plus important est le regard. La façon de se caresser indique l’intention.
  • Tapoter du doigt signifie qu’il faut diminuer l’intensité ou arrêter si les tapotements continuent. C’est un signal hors-jeu de sécurité (on ne peut l’ignorer), mais est aussi un code existant dans le monde du jeu.

Conclusion de la première partie

Vu qu’en Belgique la technique est plutôt inconnue, nous avons échangé beaucoup de questions quant au jeu lui-même et à ce que cela impliquait au niveau de l’interprétation du personnage. Les changements dans la société, le juste milieu de la différence que cela représentait (être mains nues c’est être torse nu pour un homme, c’est déplacé selon le contexte). S’est aussi posée la question des conditions dans lesquelles cela se passait, des pratiques périphériques que cela pouvait amener, etc. Bref, rien de directement lié à la technique. L’inquiétude était dans la compréhension de ce monde nouveau.

Partie 2 : Les exercices

Situés dans une classe d’école vide avec du tapis et à la lumière tamisée, nous avons procédé à 4 exercices. Progressifs dans leur approche, ils avaient pour but d’amener à la pratique de l’Ars amandi dans ce que nous pensions êtres les meilleures conditions.

Exercice 1 : Prise de connaissance

L’objectif était de se connaître un peu avant la session car nous avions plusieurs personnes qui ne s’étaient jamais vues (et que nous ne connaissions pas non plus). En voici les directives.

  • Formez un cercle
  • Présentez-vous, levez-vous :
    • Nom et prénom, situation civile
    • Pourquoi êtes-vous là ?
    • Que pensez-vous de la méthode à cet instant ?
    • 1 minute par personne, à tour de rôle.

Ici rien de spécial, la situation civile nous semblait avoir son importance car nous voulions progressivement créer un climat de confiance entre les participants. La plupart pensaient que la technique pouvait amener à des émotions, mais se demandaient si cela n’allait pas être dérangeant ou ridicule. Nous avons donc insisté sur ces points en vue de diminuer tout doute s’il y en avait :

  • Une absence de réaction ne veut pas dire « oui ». Si vous le pouvez, cherchez l’accord en hochant de la tête interrogativement.
  • Soyez honnête avec vous-même et les autres. Ne cachez rien. La confiance est à la base.
  • « C’est pour du beurre », personne n’a d’agenda manuel sensuellement caché.
  • Vous arrêtez quand vous voulez si ça devient trop fort. Il n’y a pas de problème du tout.

Exercice 2 : Le toucher

Ars AmandiLes consignes et les musiques sont dans le document en fin d’article.

Globalement, ils se sont mis par paires en silence, face à face, assis à terre en tailleur, les yeux fermés (nous les dirigions) afin de ne pas savoir avec qui ils étaient. L’un des deux devait tendre les mains vers l’autre et serait passif durant la première moitié de la musique et l’autre l’explorerait (actif). À la seconde partie de la musique les rôles actifs/passifs s’intervertiraient, toujours en gardant les yeux fermés.

Après un moment de relaxation, nous les avons mis dans une situation de jeu où ils étaient de jeunes clones (impersonnels) se retrouvant dans la situation de « la première fois ». Lançant la musique, nous avons parlé à la première personne 10 secondes pour les lancer dans un même contexte émotionnel « Je me souviens, c’était ma première fois, à chaque fois que j’y repense, je revois mes gestes incertains, mon étonnement, la découverte… ».  Ensuite silence, juste la musique.

Au milieu s’est opéré le changement actif/passif et on a à nouveau fait un monologue de 5-10 secondes.

À la fin de la musique on a rallumé la lumière, ils ont découvert qui était leur vis-à-vis / partenaire. Nous avons fait ensuite une ronde de débriefings.

Les retours étaient assez unanimes, pour 15 d’entre eux ils avaient ressenti une émotion vraie de « première fois ». Seule une personne n’avait pas eu d’autres émotions que physiques. Les autres avaient eu l’impression d’un réel échange. La musique et le monologue du début avaient fortement aidé. Ne pas savoir qui était face à soi aidait aussi à se sentir plus libre. Le monologue au milieu n’était pas nécessaire, certains ne l’avaient même pas écouté (je recommande de ne pas le faire donc).

Bref, pour 16 personnes qui n’avaient jamais pratiqué la technique et qui pouvaient en douter légitimement, cela s’était donc bien passé.

Exercice 3 : L’essence de l’échange

Les consignes et les musiques sont dans le document en fin d’article.

Là, nous sommes passés à une condition proche de ce que cela pourrait être en jeu. Ils ont formés des paires (choisies par l’organisateur) et se sont répartis un peu partout dans la salle (afin d’avoir leur bulle et de ne pas être proche des autres). Les « couples » créés étaient majoritairement entre personnes du même sexe. À le refaire, nous mettrions plus de groupe homme/femme afin d’avoir un meilleur échantillon de résultat.

À nouveau nous avons lancé la musique avec un monologue de départ, mais là les consignes étaient qu’ils pouvaient se voir et que tous deux étaient actifs. Le thème était « une dernière fois… ».

À la fin, nous avons rallumé les lumières et on a refait un débriefing.

Une paire homme/femme avait dû s’arrêter avant la fin. Non pas car il y avait une gêne liée à notre sexualité actuelle, mais bien parce que la femme alors en pleurs avait vraiment ressenti qu’il s’agissait du dernier moment avec son ami (ils n’étaient pas en couple hors-jeu mais amis dans la vraie vie). Tous les autres avaient encore plus fortement vécu ce moment d’échange, et compris ce que l’autre disait avec ses mains sans besoin de parler. C’était une vraie communication émotionnelle. Leurs expériences réelles servaient de base à leur ressenti et elles permettaient d’atteindre encore plus une émotion profonde.

Une des paires avait eu une incompréhension dans l’échange et n’avait pas vécu les mêmes sensations de tristesse ou de départ (mais d’autres sensations comme l’incompréhension, la frustration et le mécontentement). Cela avait même donné lieu à une mini scène de ménage (pour rire) durant le débriefing.

Bref, nous avons conclu que comme dans les échanges sexuels de nos jours, certaines personnes sont incompatibles malgré l’envie d’échanger des moments intimes (d’amour). Mais globalement tous les participants avaient fortement apprécié le moment.

Exercice 4 : Le cercle du sourire

Cet exercice visait à créer un esprit de groupe privilégié, d’un moment partagé entre nous et qui nous appartenait.

Nous ne l’avons pas fait car l’esprit du groupe (qui ne se connaissait pas au début) était déjà si présent à la fin des débriefings qu’il semblait inopportun de faire une ronde qui aurait été perçue comme moins rassembleuse que ce que nous venions de faire. Mais nous le laissons dans notre présentation au cas où vous pensez que la connivence n’est pas assez présente dans votre atelier au terme des 3 premiers exercices.

Conclusion générale

Cet atelier nous a permis de valider notre approche pour le jeu. Nous avions toutes les conditions pour faire un test en réel et les retours ont dépassé nos espoirs. Nous étions pour certains des organisateurs très dubitatifs quant à la mise en pratique de cette technique mais au terme de cet atelier, nous pensons qu’il peut amener l’émotion avec un minimum de risque de cassure ou de dérapage.

L’échantillon des participants était très intéressant et non averti : 11 hommes, 5 femmes, qui venaient du GN belge (pour la plupart med’fan conventionnel) dont peu étaient intéressés par ce qui se faisait ailleurs et d’autres nous/se voyant pour la première fois.

La maturité et le sérieux dont ils firent preuve nous fait dire aussi que nous devrions avoir les joueurs que l’on espère. Courageusement, ils dépassèrent aussi l’appréhension de la première fois et pour tout cela nous les en remercions.

«  Interpréter, c’est donner »

Liens :

(Photographies : GAROU asbl)

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Gilles CRUYPLANTS

Gilles CRUYPLANTS

Fait du GN depuis 1987. A organisé durant plus de 10 années. Président fondateur de la Fédération Belge de jeu de rôles grandeur nature en 2001 (BE LARP) et créateur d'AVATAR, le GN national Belge. S'intéresse depuis 2004 à la théorie du GN (a lancé larp.eu en son temps) et a participé à plusieurs conventions de ce genre en tant que conférencier. Entretient de nombreux contacts internationaux dans le milieu du GN. A récemment relancé un nouveau jeu appelé CLONES (via son ancienne organisation : GAROU asbl). Sa préférence va à des jeux simulationnistes à tendance dramatiste.
Gilles CRUYPLANTS

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6 réactions à Ateliers : De l’art d’aimer (Ars Amandi)

  1. Merci pour ce retour d’expérience très intéressant

  2. Merci pour ce retour, ça contribue à éliminer les craintes ou fantasmes concernant l’Ars Amandi.
    Un point de détail : je pense qu’il vaut mieux que le signal « double tap » pour réduire l’intensité soit uniquement « hors-jeu ». Ca évite les malentendus (personnage qui veut réduire l’intensité mais joueur qui ne le veut pas, ou vice versa).

  3. Pour le statut ambivalent du double-tap, on s’est posé la question, mais comme on veut le moins de différence entre en-jeu et hors-jeu, si le joueur ne souhaite plus continuer, le personnage fera de même. Sinon on rentre dans une incohérence diégétique qui nous pose problème. Mais cela se fait au détriment de la séparation claire entre joueur et personnage, c’est clair. En fait, cela nous paraît logique avec le parti-pris du bleed fort présent dans l’Ars amandi et du caractère prépondérant de la sécurité (ici émotionnelle) dans le cas où elle est mise à mal (pas de « moi je n’aime pas mais mon personnage adore »).

    Dans le cas où le personnage veut réduire mais pas le participant, il n’y a pas de problème de « sécurité ». Et si le joueur veut en parler par la suite « Moi ça allait, mais c’est mon personnage qui a réduit », pas de souci.

    Mais je suis d’accord que le rendre uniquement hors-jeu est une solution dans la plupart des cas.

  4. Merci pour cet article.
    Je crois qu’un personnage qui « refuse » tandis que le joueur souhaite continuer peut faire passer le message de façon finalement assez nette: chercher à libérer son poignet, jouer de mimiques sur son visage etc.

  5. Je suis d’accord avec toi, Gilles.

  6. Et qu’es que vous en faites du regard? je crois que si il y a refu, le jeu s’arrête. Tapoter, oui pour plus ou moins d’intensité. Donc d’accord si les regards se suivent. Le jeu de l’amour virtuelle, finalement les regards ne se touche pas, et c’est très bien, temps mieux. Personne ne sait.

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